Depuis l’annonce d’une nouvelle session de discussions directes entre le Liban et Israël, prévue jeudi 23 avril, après une première réunion à Washington le 14 avril, le président libanais Joseph Aoun et son Premier ministre Nawaf Salam sont la cible d’une campagne de dénigrement orchestrée par les partisans du Hezbollah.
Le chef de l’État, qui mise sur ces discussions pour obtenir le retrait de l’armée israélienne du Sud-Liban et une délimitation définitive de la frontière commune, a même été l’objet d’une menace de mort implicite lancée par des responsables du parti chiite.
Une menace prise au sérieux à Beyrouth en raison du passif du parti pro-iranien, dont plusieurs membres ont été reconnus coupables de la mort de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri dans un attentat en 2005 par le Tribunal spécial des Nations unies pour le Liban (TSL).
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Samedi, dans un entretien accordé à la chaîne du Hezbollah Al-Manar, Nawaf Moussaoui, un des cadres du parti, a prévenu : si le président libanais « veut prendre des décisions de manière unilatérale, il n’est pas plus important qu’Anouar al-Sadate » – une référence à l’ancien président égyptien assassiné en 1981, trois ans après avoir signé un accord de paix avec Israël lors de la conférence de Camp David.
Il a ajouté que toute négociation ou tout accord entre Israël et le Liban serait « rejeté, non reconnu et jeté à la poubelle, comme l’accord du 17 mai 1983 ».
Un accord resté lettre morte
Cet accord sécuritaire, jamais appliqué, avait été signé officiellement par Israël et le Liban, sous l’égide des États-Unis, à Khaldé, près de Beyrouth, en pleine guerre du Liban (1975-1990). Le pays du Cèdre, présidé à l’époque par Amine Gemayel (1982-1988), était alors occupé à la fois par l’armée israélienne et par l’armée syrienne.
L’ambassadeur Antoine Fattal était alors à la tête de la délégation libanaise, tandis que l’équipe israélienne était dirigée par le diplomate David Kimche – les deux délégations faisant face à l’envoyé du président américain Ronald Reagan, Morris Draper, sous-secrétaire d’État aux affaires du Proche-Orient.
Fruit d’un cycle de 35 réunions israélo-libanaises entamé le 28 décembre 1982, organisées tour à tour au Liban et en Israël, et composé d’une douzaine d’articles, l’accord devait constituer un premier pas sur la voie d’une paix durable entre les deux pays.
Il proclamait notamment dans son préambule « la fin de l’état de guerre » entre les deux pays voisins qui, selon l’article 2, s’engageaient « à régler leurs différends par des moyens pacifiques ».
Le texte prévoyait la création d’une zone de sécurité dans le sud du Liban, un calendrier de retrait des forces israéliennes, l’engagement de chaque partie à ce que son territoire ne serve pas de base à « des actions terroristes ou hostiles » contre l’autre. Il envisageait même, à terme, des négociations ultérieures pour « des accords sur le mouvement des marchandises, des produits et des personnes, et […] leur mise à exécution sans distinction ».
Cet accord, pourtant ratifié par le Parlement libanais, n’a jamais été promulgué par le président Amine Gemayel. En mars 1984, le texte est abrogé par le Conseil des ministres sous la pression du régime syrien de Hafez al-Assad et de ses alliés libanais de l’époque, le leader et seigneur de guerre druze Walid Joumblatt, et Nabih Berri, chef de la milice chiite Amal – et président actuel du Parlement libanais, depuis 1992 –, hostiles à tout accord avec l’État hébreu.
Le principal opposant à cet accord, le Syrien Hafez al-Assad, avait soutenu à Amine Gemayel, non sans ironie, que son abrogation était « une victoire des peuples de la Syrie et du Liban et de toute la nation arabe » et que son pays « restera[it] aux côtés du Liban dans sa lutte pour son indépendance et sa souveraineté ». Alors même que son armée était une force occupante au pays du Cèdre.
Dans un entretien récemment accordé au quotidien francophone L’Orient-Le Jour, l’ancien chef de l’État libanais affirme qu’Israël non plus « ne voulait pas, en réalité, appliquer l’accord du 17 mai 1983 », l’accusant d’avoir ajouté, « à la dernière minute, des clauses au texte négocié auparavant ».
Précisément une clause exigeant le retrait simultané à celui des Israéliens de l’armée syrienne du Liban. « C’était une façon de donner à Damas un droit de veto », confie-t-il au journal libanais. « D’autant que nous ne pouvions pas contrôler la décision du retrait de l’armée syrienne. »
Après l’obstacle syrien, le veto iranien ?
Interrogé sur ce précédent libano-israélien par rapport à la situation actuelle, Sami Nader, directeur de l’Institut des sciences politiques à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, pointe un contexte régional totalement différent de la période actuelle.
« À l’époque, en 1983, seule l’Égypte d’Anouar al-Sadate avait signé un accord de paix avec Israël, alors qu’aujourd’hui de nombreux pays arabes ont devancé le Liban dans cette voie, puisque les Émirats arabes unis, le Bahreïn, le Maroc et le Soudan notamment ont signé les accords d’Abraham sous la houlette de Donald Trump, et, avant eux, la Jordanie avait également signé un traité de paix [en 1994, NDLR] », rappelle-t-il. « Aujourd’hui, même la Syrie, qui était en son temps le principal obstacle à l’accord du 17 mai 1983, est prête à signer avec les Israéliens. »
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Le pouvoir syrien actuel, incarné par le président par intérim Ahmed al-Charaa, s’est dit ouvert, vendredi lors d’un forum diplomatique en Turquie, à des négociations directes avec les Israéliens au sujet du Golan occupé, si les deux pays parvenaient à un accord de sécurité garantissant le retrait d’Israël des territoires syriens récemment occupés.
« En 1983, le Hezbollah, qui venait d’être fondé, n’avait pas encore son mot à dire au Liban. Aujourd’hui, il est l’obstacle majeur à de telles négociations, tout comme son parrain iranien qui s’oppose aux efforts régionaux de normalisation avec Israël », rappelle Sami Nader. « Des négociations directes entre le Liban et Israël font perdre à Téhéran un levier : la République islamique veut que le Liban, à travers le Hezbollah, reste une carte entre ses mains. Et preuve en est, alors que les Iraniens sont en train de négocier avec le grand Satan, comme ils ont coutume d’appeler les États-Unis, ils veulent interdire au Liban de négocier avec le petit Satan, qui est Israël selon eux. »
Une ligne jaune qui « instille le doute »
Enfin, Sami Nader note une « différence fondamentale » entre l’invasion israélienne de 1982 et celle d’aujourd’hui « en raison de la fameuse ligne jaune tracée par le gouvernement Netanyahu, isolant une partie du territoire, dévasté et vidé de sa population ».
Les autorités israéliennes disent avoir tracé une « ligne jaune » en profondeur dans le sud du Liban, affirmant vouloir protéger les populations israéliennes du Nord des tirs provenant du Hezbollah.

Côté libanais, cette « zone tampon », qui s’étend sur plusieurs centaines de kilomètres carrés, de la Méditerranée à l’ouest jusqu’à la frontière libano-syrienne à l’est, est perçue comme une nouvelle frontière unilatéralement tracée par Israël. Dans la bande de Gaza, la « ligne jaune » établie par Israël après le cessez-le-feu d’octobre coupe le territoire palestinien du nord au sud entre une zone sous contrôle du Hamas et une autre zone tenue de facto par l’armée israélienne.
Cette ligne jaune « instille le doute sur les intentions israéliennes », insiste Sami Nader. « Car elle fait penser à un scénario déjà vu dans le Golan syrien, c’est-à-dire un scénario d’annexion, et aucun observateur ne peut écarter cette hypothèse avec le gouvernement d’extrême droite qui est à la tête d’Israël. »
« Encore plus que le président Gemayel en 1983, le président Aoun semble penser que la seule façon pour le Liban d’écarter la possibilité d’un tel scénario, c’est de négocier, c’est-à-dire de rechercher la paix, donc d’une certaine façon le désarmement du Hezbollah, en échange du territoire conquis », conclut-il. « Car l’autre option, qui est militaire, celle prônée par le parti chiite, permet aux Israéliens de justifier l’occupation du sud du Liban. »
Source:
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