C’est, à ses yeux, « un cri, le besoin de ne plus se taire, de comprendre, de transmettre, d’interroger et de mettre dans le débat [son] indignation, celle de constater que l’on vit tranquillement dans le déni ». En écrivant Souffrance au travail dans le service public (Editions du Puits fleuri, 720 pages, 29 euros), vaste essai juridico-politique au ton résolument critique, Christelle Mazza a souhaité tout à la fois témoigner de la situation psychique dramatique dans laquelle se trouvent de nombreux agents, mais aussi tenter d’analyser le phénomène, pointant le rôle des politiques mises en place par la puissance publique.
Le constat, tout d’abord. Avocate de fonctionnaires depuis une vingtaine d’années, l’autrice a plaidé dans nombre d’affaires, en particulier sur la question du harcèlement moral. « Je suis devenue le croque-mort des zombies du service public, partagé entre l’écoute, la résignation, le désespoir et la rage », assure-t-elle. Elle raconte dans son ouvrage l’enfer de certains quotidiens professionnels. La douleur ressentie par les travailleurs aussi, qui peut les conduire jusqu’au suicide. Comme dans le cas de cette infirmière, morte après avoir « laissé une lettre qui racontait le cauchemar de ses conditions de service, sa détresse, son isolement, ses appels au secours sans réponse ».
Mme Mazza fait rapidement le lien entre la souffrance exprimée par les fonctionnaires et le déploiement depuis plusieurs décennies du « new public management », orientation néolibérale que le psychiatre Christophe Dejours assimile dans la préface de l’ouvrage à un « tournant gestionnaire » et une « gouvernance par les nombres ». Une politique visant à « faire travailler autant voire plus avec moins de moyens, dans le seul souci de démanteler le service public », résume l’autrice.
Une menace pour la démocratie
Pour expliquer « la tragédie qui se joue », elle analyse aussi de façon très documentée le rôle des tribunaux administratifs et du Conseil d’Etat. Elle juge leur responsabilité centrale. « Les magistrats administratifs ont un sens élevé de la justice, celui de faire le procès sans le justiciable ni même l’intérêt ou la logique du dossier, dénonce Mme Mazza. Leur activité consiste à appliquer scrupuleusement, comme le commande le Conseil d’Etat, leur supérieur hiérarchique et juge de contrôle, une loi assez personnelle, celle qui arrange l’Etat. »
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Source:
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