Par une étrange coïncidence, Hilma af Klint disparaît la même année que Mondrian et Kandinsky : en 1944. Si les deux hommes ont été reconnus comme des pionniers de l’abstraction, ce n’est pas le cas de l’artiste suédoise. Et pourtant, quatre ans avant la première aquarelle abstraite de Kandinsky en 1910, elle a créé un imaginaire abstrait puissant, avec un seul désir : rendre visible l’invisible. Pourquoi cette artiste est-elle restée si longtemps dans l’ombre ? Estimant que ses contemporains n’étaient pas en mesure d’apprécier son art, elle a exigé dans son testament que ses œuvres abstraites ne soient révélées au public que 20 ans après sa mort.
Un trésor de 1 300 œuvres dormait dans un grenier
Visionnaire, Hilma af Klint pressentait que son œuvre serait mieux comprise au milieu des années 1960. Lorsque celle-ci est dévoilée, ses peintures aux couleurs vives – notamment la série monumentale des Dix Plus Grands de 1907 – font écho de manière troublante aux créations psychédéliques des sixties…
Anonyme, Hilma af Klint à l’Académie royale des beaux-arts, vers 1885, photographie, © By courtesy of the Hilma af Klint Foundation / Photo : The Moderna Museet, Stockholm
Son neveu Erik af Klint, héritier de ses 1300 dessins et peintures ainsi que de 124 carnets de notes, avait conservé le tout selon ses instructions dans le grenier de sa maison à Stockholm. « Mon père et moi avons attendu 1966 pour descendre ces œuvres et les photographier. J’ai découvert chaque peinture l’une après l’autre. Ce fut l’un des grands moments de ma vie », se rappelle son petit-neveu Johan af Klint dans le documentaire qu’Arte consacre à l’artiste.

Hilma af Klint, Éros, groupe II, no 1, 1907, huile sur toile, 58 x 78 cm. © By courtesy of the Hilma af Klint Foundation / photo The Moderna Museet, Stockholm
De l’oubli au Guggenheim : la fulgurante renaissance d’une outsider
Les dernières volontés d’Hilma af Klint ont été si bien respectées qu’il faudra attendre non pas vingt, mais plus de quarante ans après sa mort pour que son œuvre soit enfin découverte. En 1986, l’exposition « The Spiritual in Art : Abstract Painting, 1890–1985 » au Los Angeles County Museum of Art révèle au public l’œuvre de cette artiste initiée. En 2013, le Moderna Museet de Stockholm lui consacre une grande rétrospective.

La série des Dix plus grands présentée dans l’exposition « Hilma af Klint » au Guggenheim de Bilbao, 2024 © FMGB Guggenheim Bilbao /Photo: Erika Ede
Et en 2018, le Guggenheim Museum de New York expose ses œuvres dans l’architecture en spirale de Frank Lloyd Wright, comme une œuvre d’art totale. Avec une prescience de l’avenir, Hilma af Klint avait dessiné dès 1931 un temple en forme de spirale pour abriter ses peintures… L’outsider de l’histoire de l’art était devenue une star.
Une peintre aux portes de l’au-delà
« Qui était cette femme qui a envoyé son œuvre vers le futur dans une capsule temporelle, plaçant sa confiance dans les générations à venir ? », s’interroge sa biographe Julia Voss. Issue d’une famille d’officiers de marine ennoblie par le roi Gustav III en 1790, Hilma af Klint entre à 20 ans à l’Académie royale des beaux-arts de Stockholm. Ses ancêtres avaient cartographié les mers et les archipels de la Scandinavie, elle n’aura de cesse de cartographier les aspects spirituels dans ses peintures.

Hilma af Klint, Les Grandes Peintures figuratives, n° 4, 1907, huile sur toile, 150 × 118 cm, HaK041 By courtesy of the Hilma af Klint Foundation / photo The Moderna Museet, Stockholm
Dans le cercle de la peintre et médium Bertha Valerius, elle participe à des séances de spiritisme afin d’entrer en contact avec les morts. Le décès de sa sœur Hermina à l’âge de 10 ans aiguisera encore davantage son intérêt pour l’occultisme et ses protocoles de communication. « Elle fréquente les cercles spirites et y rencontre tout à la fois des instruments, des techniques et une ambition : dialoguer avec les “êtres supérieurs” et retranscrire leurs messages, de façon à dresser des ponts entre les mondes terrestre et spirituel », écrit le commissaire d’exposition Pascal Rousseau dans le catalogue.

Hilma af Klint, Les Cinq, Sans titre, 1908, 53 × 63,5 cm, HaK1252 By courtesy of the Hilma af Klint Foundation / photo The Moderna Museet, Stockholm
Quand les esprits guidaient le pinceau d’Hilma af Klint
L’année 1896 marque un tournant : elle fonde avec quatre amies le groupe De Fem (« Les Cinq », en suédois), qui se réunit régulièrement lors de séances de spiritisme durant lesquelles elles entrent en contact avec des guides spirituels. Adepte de la théosophie moderne (cette doctrine métaphysique et morale réunissant enseignement bouddhiste et religion occidentale), l’artiste rejoint en 1904 la Société théosophique à Stockholm. Deux ans plus tard, elle se voit confier par un esprit nommé Amaliel une mission qui va l’occuper pendant dix ans et donner naissance à 193 peintures du Temple.

Hilma af Klint, Chaos originel, groupe I, no 16, 1906-1907, huile sur toile, 53 x 37 cm. © Courtesy of the Hilma af Klint Foundation / Photo : The Moderna Museet, Stockholm.
Elle devient alors le médium de ces esprits qui dirigent sa main. « Les premiers tableaux automatiques, mêlant hâtivement un biomorphisme ornemental et abstrait à des signes linguistiques et des mots obscurs, voient le jour sous le titre Chaos originel. Sept séries de peintures alternant motifs figuratifs d’inspiration symboliste et éléments abstraits se détachant d’une surface monochrome vont suivre, jusqu’à ce que cette première phase arrive à son terme en 1908. De par leur format (328 x 240 cm) et leurs qualités esthétiques, les œuvres de la quatrième série intitulée Les Dix Plus Grands constituent l’apogée de ce travail », résumait Angela Lampe dans le catalogue de l’exposition « Traces du sacré » au Centre Pompidou en 2008.

Hilma af Klint, Les Dix plus grands, n° 1 (Enfance), 1907, tempera sur papier contrecollé sur toile, 322 × 239 cm, HaK102. By courtesy of the Hilma af Klint Foundation. Photo : © The Moderna Museet, Stockholm
Steiner, Kandinsky, af Klint : les trois visionnaires d’une même nécessité intérieure
En 1908, la rencontre avec le philosophe Rudolf Steiner (dirigeant de la Société théosophique allemande) lors d’une conférence à Stockholm, sera déterminante. Dans son atelier, elle lui montre ses premières peintures du Temple. Mais il n’est pas convaincu par leur dimension spirite et l’invite à se détacher de ses guides spirituels pour assumer pleinement son inspiration intérieure.

Hilma af Klint, Colombe, n° 2, 1915, huile sur toile, 155,5 × 115,5 cm, HaK174. By courtesy of the Hilma af Klint Foundation / photo The Moderna Museet, Stockholm
Une dimension que Kandinsky, théosophe lui aussi, reprendra sous le concept de « nécessité intérieure ». Sous le magistère de Rudolf Steiner (devenu le mentor d’un nouveau mouvement spiritualiste, l’anthroposophie), la deuxième phase de ses peintures du Temple entre 1912 et 1915 se fera dans un état de conscience total, avec des formes plus géométriques.
Prophétesse queer
Libre dans son art, l’artiste suédoise l’était aussi dans sa vie intime. Dans la Suède luthérienne, puritaine et patriarcale du début du siècle, elle ose faire des choix transgressifs. Célibataire, sans enfants, elle entretient plusieurs liaisons avec des femmes. Sa première amante est Anna Cassel, membre comme elle du groupe De Fem. Thomasine Andersson, l’infirmière qui prend soin de sa mère, deviendra sa compagne.

Hilma af Klint, Retable, n° 1, 1915, huile et feuille d’or sur toile, 237,5 × 179,5 cm, HK187 By courtesy of the Hilma af Klint Foundation / photo The Moderna Museet, Stockholm
« Il ne faut pas projeter sur Hilma af Klint une image d’ascète, que semblent pourtant accréditer le rigorisme de ses portraits photographiques des années 1910 et l’abondance de ses écrits mystiques insufflant à chaque page le sacrifice d’une vie terrestre. Leur profusion incantatoire ne doit pas cacher un versant hédoniste qui accorde toute sa place au désir », note Pascal Rousseau.

Hilma af Klint, Cygne, groupe IX, no 1, 1914-1915, huile sur toile, 150 x 150 cm. ; © Courtesy of the Hilma af Klint Foundation
En témoigne sa série des Cygnes qui incarne à la fois le désir terrestre et la sublimation angélique. Prophétesse queer, dont les aquarelles des années 1930 pressentent la guerre en Europe, l’artiste suédoise écrit en 1944 une dernière note dans son carnet : « Tu as un mystérieux service à accomplir, et tu comprendras bientôt ce que l’on attend de toi. » L’artiste médium meurt le 21 octobre, à la suite d’un accident de tramway, quelques jours avant son 82e anniversaire.
Hilma af Klint : petite histoire d’une grande artiste par AWARE : Archives of Women Artists, Research and Exhibitions
L’histoire d’Hilma af Klint
Hilma af Klint en 5 dates
1862
Née le 26 octobre dans une famille aisée, à Stockholm, Hilma af Klint reçoit une formation classique à l’Académie royale des beaux-arts de la ville. Elle devient l’une des premières femmes peintres professionnelles et commence à réaliser paysages et portraits, une activité qu’elle poursuivra toute sa vie.
1906-1916
Hilma af Klint réalise les peintures du Temple. Dès 1896, la peintre avait fondé un groupe ésotérique avec lequel elle s’adonnait au dessin automatique. Elle entame ce cycle de tableaux dans le cadre d’une démarche spirite. Composée de quelque 200 peintures à l’huile, l’œuvre est à l’avant-garde de l’abstraction.
1916-1920
L’artiste approfondit ses recherches sur le monde astral. Son approche picturale devient de plus en plus géométrique, aboutissant à une forme d’abstraction pure, dans des séries comme « Perceval » et « L’Atome », puis dans ses dessins. Hilma af Klint poursuit sa quête spirituelle ; elle se rend à la Société anthroposophique universelle, en Suisse.
1922-1941
Hilma af Klint réalise un ensemble de deux cents aquarelles pour partie figuratives, comme Observant les abeilles ou Le Pouvoir du rubis. Sa pratique s’inspire des théories de l’anthroposophe Rudolf Steiner selon lesquelles la vision imaginative de l’artiste perçoit l’essence même des organismes naturels.
1944
Le 21 octobre, Hilma af Klint meurt à Stockholm. Elle lègue à son neveu Erik toute son œuvre non-académique restée dissimulée avec une mission : ne la révéler que vingt ans plus tard. En 1986, ces peintures sont présentées au Los Angeles County Museum of Art, lors de l’exposition « The Spiritual in Art: Abstract Painting – 1890-1985 ».
« Hilma af Klint »Grand Palais, 17, avenue du Général-Eisenhower, 75008 ParisDu 6 mai au 30 août 2026
Source:
www.connaissancedesarts.com

