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Exposition à Deauville : les photos envoûtantes de Valérie Belin interrogent le monde des apparences

Francis Ponge et Michelangelo Antonioni. C’est à leur génie que l’on songe en lisant le titre de la rétrospective normande de Valérie Belin, « Les choses entre elles ». Du poète, auteur du Parti pris des choses, la photographe retient le surcroît d’attention, cette façon de « capter l’essence à travers une description phénoménale ». Du réalisateur de Femmes entre elles, elle convoque ce « jeu des apparences » fait de vanité vaine et d’incommunicabilité.

Entre représentation et aliénation

Au-delà de la citation, l’intitulé donne la clé d’une œuvre fonctionnant en vase clos où le sujet, toujours sorti de son contexte, se voit coupé du monde, « comme s’il tournait à vide ». Ainsi réifié, un paquet de chips équivaut à une corbeille de fruits, à un visage, ou à toute autre surface réfléchissante ayant pour seule raison d’être de plaire. « Mes images renvoient aux mythes de Narcisse ou de Faust », explique Valérie Belin, qui scelle depuis trois décennies l’union entre représentation et aliénation.

Vue de l'exposition « Valérie Belin, Les choses entre elles » présentée aux Franciscaines de Deauville en 2026. © Sandrine Boyer Engel - FRC Valerie Belin

Vue de l’exposition « Valérie Belin, Les choses entre elles » présentée aux Franciscaines de Deauville en 2026. © Sandrine Boyer Engel – FRC Valerie Belin

Lorsque le corps paraît

Née en 1964 à Boulogne-Billancourt, la diplômée des Beaux-Arts de Bourges diffère son entrée en photographie avec un DEA en philosophie de l’art à la Sorbonne. Son mémoire de recherche – L’Art minimal ou artefact d’un réel en perdition – renseigne sur son esprit de synthèse, la part clinique de son style, son tropisme américain. À ses débuts, la fan de Robert Ryman et Robert Morris cherche à « éviter l’anecdote » en scrutant des « corps de lumière » : néon, vitrine, lustre, cristal, argenterie, miroir vénitien…

Valérie Belin, membre de la section de photographie de l’Académie des beaux-arts © Edouard BraneValérie Belin, membre de la section de photographie de l’Académie des beaux-arts © Edouard Brane

Valérie Belin, membre de la section de photographie de l’Académie des beaux-arts © Edouard Brane

Déjà, l’objet vaut par son reflet. En 1996, ses Robes, sorties des réserves du musée des Beaux-Arts et de la Dentelle de Calais, font un premier pas vers l’humain, lequel manque à l’appel : fragiles « chrysalides de tissus hors d’usage », ces précieuses dépouilles mises en boîte comme en bière gisent sur du papier de soie. Verticalisées, jadis habitées, elles annoncent les Mariées marocaines (2000) et ressemblent aux épaves de Voitures (1998) qui, deux ans après le film Crash de David Cronenberg, confondent célérité, sensualité et trépas. « C’est mortifère, pas morbide », nuance Valérie Belin, attachée à « l’énergie de transformation », « l’illusion baroque de mouvement » qui anime pareillement ses carcasses de Viandes (1998), pendues dans le froid des frigos de Rungis.

Vue de l'exposition « Valérie Belin, Les choses entre elles » présentée aux Franciscaines de Deauville en 2026. © Sandrine Boyer Engel - FRC Valerie BelinVue de l'exposition « Valérie Belin, Les choses entre elles » présentée aux Franciscaines de Deauville en 2026. © Sandrine Boyer Engel - FRC Valerie Belin

Vue de l’exposition « Valérie Belin, Les choses entre elles » présentée aux Franciscaines de Deauville en 2026. © Sandrine Boyer Engel – FRC Valerie Belin

De chair, il est question pour de bon avec Bodybuilders (1999) : huilés, surpuissants, des tas de muscles se détachent sur fond blanc. « Lorsque le corps n’est pas présent dans l’image, une figure, par sa forme allusive, surenchérit l’idée de sa dématérialisation ; lorsqu’au contraire, le corps est explicitement représenté, c’est à l’état de décor ou d’objet singulièrement absent », distingue l’artiste dont les culturistes, mués en ogres ridicules par un trop-plein d’ardeur, partagent avec les Transsexuels (2001), sosies de Michael Jackson (2003) et autres mannequins d’agence ou de celluloïd, une plastique hors-norme pourtant donnée en exemple. Magiciens (2007), danseuses du Lido (2007)… D’autres spécimens complètent cette galerie grotesque, raccord aux canons de la société du spectacle.

Valérie Belin Sans titre, (série Bodybuilders II), 2000, épreuve gélatino-argentique, 100x80cm © Valérie Belin. Courtesy galerie Nathalie Obadia, Paris/BrusselsValérie Belin Sans titre, (série Bodybuilders II), 2000, épreuve gélatino-argentique, 100x80cm © Valérie Belin. Courtesy galerie Nathalie Obadia, Paris/Brussels

Valérie Belin Sans titre, (série Bodybuilders II), 2000, épreuve gélatino-argentique, 100x80cm © Valérie Belin. Courtesy galerie Nathalie Obadia, Paris/Brussels

L’art du fondu enchaîné

Cover Girls (2025), sa dernière série, ne dépareille pas. Des égéries émergent d’un magma de mots et de signes, tels des spectres venus hanter les pages les ayant mises en cage. L’héliogravure dramatise l’ensemble : « Ce procédé va à la fois simplifier l’image en faisant sauter les gris intermédiaires, et la brutaliser, en la renvoyant à sa source, au champ de l’imprimé. »

Vue de l'exposition « Valérie Belin, Les choses entre elles » présentée aux Franciscaines de Deauville en 2026. © Sandrine Boyer Engel - FRC Valerie BelinVue de l'exposition « Valérie Belin, Les choses entre elles » présentée aux Franciscaines de Deauville en 2026. © Sandrine Boyer Engel - FRC Valerie Belin

Vue de l’exposition « Valérie Belin, Les choses entre elles » présentée aux Franciscaines de Deauville en 2026. © Sandrine Boyer Engel – FRC Valerie Belin

D’abord « salis » par des ombres projetées en studio grâce à des gobos de théâtre, les modèles cadrés en gros plan subissent, cette fois sur Photoshop, l’attaque de coupures de presse, lesquelles épaississent leur mystère, jusqu’à leur restituer une vie intérieure. « Je superpose, je retire, je rajoute, un peu comme un peintre », compare Valérie Belin, dont l’usage archaïque du logiciel de retouche assure, couche après couche, un « fondu enchaîné » proche du « glacis ». Ou du jeu vidéo.

Valérie Belin Super Girl (série All Star), 2016 Tirage pigmentaire, © Valérie Belin. Courtesy galerie Nathalie Obadia, Paris/BrusselsValérie Belin Super Girl (série All Star), 2016 Tirage pigmentaire, © Valérie Belin. Courtesy galerie Nathalie Obadia, Paris/Brussels

Valérie Belin Super Girl (série All Star), 2016 Tirage pigmentaire, © Valérie Belin. Courtesy galerie Nathalie Obadia, Paris/Brussels

Sous une pluie de roses

Inauguré en 2010 avec ses Black-Eyed Susan, femmes fleurs noyées sous une pluie de roses ou de chrysanthèmes, ce principe de surimpressions depuis décliné à l’envie prolonge sa pensée féministe, comme son passage simultané au numérique et à la couleur, acté quatre ans plus tôt. Belin démet alors la photographie de ses fonctions indicielles pour verser dans un « réalisme magique » où l’ambiguïté, l’artifice se cultivent au gré de prises de vues millimétrées et de patientes postproductions fouillant sa bibliothèque en ligne, farcie de motifs textiles ou comics.

« Instant d’art Valérie Belin » : Entre la réalité et l’illusion, que reste-t-il du réel ?

Lucide, la lauréate 2015 du Prix Pictet récemment installée à l’Académie des beaux-arts, sait combien le haut potentiel du virtuel menace son système : « Si je dois certifier fabriqué sans IA, ça ne m’intéresse plus », lâche-t-elle, lasse de la crise de foi suscitée par cette « fabrique ex nihilo de persona ». La suite ? « Bas les masques ! », ironise celle qui agrandissait en 2004 des faciès factices de feue la maison César, spécialiste du déguisement.

Vue de l’exposition « Valérie Belin, les choses entre elles » aux Franciscaines de Deauville © Sandrine Boyer Engel.Vue de l’exposition « Valérie Belin, les choses entre elles » aux Franciscaines de Deauville © Sandrine Boyer Engel.

Vue de l’exposition « Valérie Belin, les choses entre elles » aux Franciscaines de Deauville © Sandrine Boyer Engel.

« Valérie Belin, Les choses entre elles »Espace André Hambourg, Les Franciscaines, 145 B, avenue de la République, 14800 Deauvilledu 24 janvier au 28 juin


Source:

www.connaissancedesarts.com