Alors qu’Israël continue de bombarder le Liban, Médecins sans frontières dénonce des frappes indiscriminées sur des zones densément peuplées survenues au premier jour du cessez-le-feu annoncé dans la région. Les bombardements de mercredi 8 avril ont fait des centaines de morts. Entretien avec le chef de mission pour MSF au Liban, Jeremy Ristord.
RFI : Au lendemain de ces bombardements d’une violence inédite, où est l’urgence ?
Jeremy Ristord : Dans un premier temps, je vais revenir sur la journée de mardi. Au petit matin, toute la région, y compris le Liban, avait un sentiment d’espoir. Nous avons même vu des mouvements de retour de familles vers le sud du pays, qui était sous ordre d’évacuation de l’armée israélienne depuis le 2 mars.
Mais les frappes n’avaient pas cessé sur le sud du pays. Et puis vers 14h00, il y a eu un déchaînement de violence inouïe avec une centaine de frappes aériennes en l’espace de 10 minutes coordonnées à travers tout le pays. Avec un impact majeur sur Beyrouth, dans beaucoup de quartiers qui avaient été jusque-là relativement épargnés par les hostilités.
Ces frappes ont eu lieu sans ordre d’évacuation dans des quartiers qui sont pleins de leurs habitants, mais aussi des populations déplacées. Les chiffres des victimes ne cessent depuis de s’alourdir.
De notre côté, nos équipes étaient au plus gros hôpital public de Beyrouth, à l’hôpital Rafiq Hariri. Et dès que les frappes ont commencé, la fumée, la poussière des frappes ont envahi le département des urgences de l’hôpital, au milieu des ambulances et d’un afflux de blessés massif : des femmes, des enfants, des personnes âgées qui venaient avec des blessures à la tête, des blessures par éclats et fragments. Un patient qui est arrivé avec les deux jambes sectionnées, de nombreux patients décédés à l’arrivée ou peu après leur arrivée aux urgences.
Et puis vers 18h, quatre heures après les bombardements, une deuxième vague de blessés est arrivée, les personnes qui étaient en fait sous les décombres. Une vingtaine d’ambulances sont arrivées à l’hôpital, elles amenaient toutes des personnes déjà décédées.
Il faut imaginer vraiment le chaos que ces afflux de blessés massifs créent, des parents qui cherchent leurs enfants dans les urgences, leurs proches qui ont potentiellement été envoyés vers d’autres hôpitaux ou qui sont encore sous les décombres.
Depuis le 2 mars, le ministère de la Santé a fait un bilan de 1 739 personnes tuées, proche de 6 000 personnes blessées. Donc, il y a vraiment une crise et hier a été une crise dans la crise.
Après ce traumatisme, quelle stratégie adoptez-vous pour continuer votre mission ?
Les bombardements continuent. C’est le deuxième afflux de blessés massifs que nous avons eu sur Beyrouth. Nous en avons eu un dimanche, et mercredi c’était le deuxième. Dans le sud, les bombardements n’ont pas cessé.
Nos équipes à Tyr, la grande ville du sud du pays, ont fait face à un autre afflux de blessés ce jeudi matin : une famille et leurs enfants, tous décédés dans la nuit.
Nous avons vu une frappe sur un des derniers ponts qui connecte le sud du pays avec le reste sur la route côtière, qui isole encore plus la ville de Tyr et le sud du Liban.
En parallèle, et depuis maintenant 6 semaines, nous faisons face à des déplacements forcés de population, particulièrement dans le sud du pays, mais aussi les quartiers sud de Beyrouth.
Le ministère de la Défense israélien a fait le lien avec le modèle de Gaza et nous le voyons avec la destruction systématique des villages frontaliers. Donc, ce genre d’incident risque de se reproduire.
En effet, ces afflux massifs de blessés sont des incidents exceptionnels. Mais il ne faut pas oublier que la guerre continue chaque jour et que les blessés et les frappes aériennes se passent chaque jour et dans différents endroits du pays.
Donc, nous nous préparons à un conflit qui risque de s’installer. Nous nous organisons à Beyrouth, nous soutenons des hôpitaux dans le sud du pays, dans la vallée de la Bekaa aussi.
Depuis quelques années maintenant les règles du droit international sont perpétuellement remises en cause. Comment travaillez-vous dans ce chaos ?
C’est extrêmement contraignant. Avant de pouvoir aider, nous devons assurer la sécurité de nos équipes. Donc, ce sont des décisions difficiles à prendre. Et les limites sont repoussées chaque jour. Une fois de plus, le ministère de la Défense israélien parle de l’importation d’un modèle de Gaza et hier c’était vraiment un massacre épouvantable.
Le droit international humanitaire, le droit de la guerre, s’appuie sur trois pierres angulaires : la distinction, la proportionnalité et la prise de précaution.
Et l’événement de mercredi montre que nous avons des raisons d’être inquiets vis-à-vis du respect de ce droit international humanitaire.
Notre rôle premier est d’apporter une aide humanitaire et médicale d’urgence et c’est notre cœur de métier. C’est quelque chose que nous pouvons faire grâce à une très grande communauté de donateurs privés qui nous donne du coup une certaine flexibilité dans nos actions et la possibilité de nous déployer rapidement.
Mais le soutien international est extrêmement important en parallèle de ces événements et de ces massacres, de ces afflux de blessés.
Aujourd’hui, il y a toujours plus d’un million de personnes déplacées dans le pays. Après 6 semaines de conflit, nous avons encore des personnes qui sont dans la rue, qui sont à la recherche d’un abri. Mais même dans ces abris, les conditions sont toujours extrêmement insalubres, malgré tous les efforts faits par le gouvernement. L’aide internationale est insuffisante et doit s’intensifier et s’assurer que toutes les parties au conflit respectent le droit humanitaire international.
Il y a un an, Donald Trump annonçait le démantèlement de l’USAID, l’agence chargée de l’aide humanitaire, déstabilisant profondément l’économie des ONG. Est-ce que cela se ressent sur le terrain ?
MSF est assez unique dans le paysage humanitaire puisque nous dépendons à 95 % de donateurs privés, donc d’individus. Nous ne sommes pas dépendants de ces financements, on va dire institutionnels, comme la majeure partie du monde humanitaire.
Donc, de notre côté, nous n’avons pas été impactés par les coupes et les réductions de financements, que ce soit USAID, mais aussi de manière plus générale dans le paysage du financement humanitaire. En revanche, nous opérons dans un environnement avec d’autres partenaires, d’autres organisations. Et nous avons vu un impact certain sur leur capacité à opérer du fait de ces sources de financement qui se tarissent.
Il y a moins de personnes autour, donc mathématiquement, cela augmente les besoins et du coup, ça nous force à augmenter aussi notre réponse.
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Source:
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