L’enfer du décor. Il est pourchassé par « Elle », par « Eux ». Elle, c’est cette vieille femme immonde à l’haleine fétide, aux ongles longs qui l’autre jour s’est masturbée jusqu’au sang, qui veut qu’on la lèche, qui lui fait des shoots dans le cou. Eux, c’est l’Homme-aux-Araignées qui offre à la dégustation la gent aranéide dont il est infesté, c’est l’Homme-aux-trous-à-la-place-des-yeux qui copule avec lui par ses orbites vides… Narval croit devenir fou, il ne sait pas si ces êtres maléfiques sont un délire de drogué en manque ou de vraies incarnations du diable qui le hantent. Il a peur et va voir la seule personne qui puisse l’apaiser, Facundo, qui a le sang froid et la beauté du diable. C’est dans la Buenos Aires des années 1990, de la nuit, de la défonce, de la prostitution que Mariana Enriquez plante le décor de La descente, c’est le pire, son premier roman paru en 1995 alors qu’elle n’avait que 21 ans, enfin traduit aux Éditions du sous-sol où est disponible en français la suite de son œuvre.
Le junkie blond débarque chez l’Adonis à la longue chevelure noire. Facundo accueille Narval avec son éternelle nonchalance, dans l’appartement payé par un vieil homo dans le placard qui l’entretient. Contrairement à « Val », Facundo ne se pique pas, mais ensemble, ils fument, sniffent, boivent, écument les bars jusqu’à l’aube. Facundo ne supporte pas d’être seul, il voudrait ne jamais dormir tant ses cauchemars le terrorisent. Quant à Narval, il n’ose pas évoquer ces trois monstres à ses trousses. Chaque fois que Narval voit Facundo, il ne peut s’empêcher de lui faire l’amour, pourtant Narval est straight et ne l’avait jamais fait avec un homme auparavant. Avec « Facun », c’est différent… Nul ne lui résiste, qu’importe le genre, le sexe, il « fer[ait] bander un mort »… Facundo ne désire rien ni personne, il se prostitue comme par dépit, il n’est d’amour que tarifé sauf avec Narval.
Dans cette fiction de jeunesse où le sordide du réel le dispute à l’horreur du cauchemardesque s’ébauchent les motifs des futures histoires de la reine du gothique féministe latino-américaine. L’esthétique domine le politique. Il y a certes un point de vue féminin : Carolina, accro à l’ivresse des stupéfiants et de la passion, éprise de Facundo, qui finit par coucher avec Narval. Mais ici, le regard de l’autrice embrasse sans discours et avec une délectation fin de siècle la noirceur des bas-fonds portègnes. Ce qui happe est la dynamique du désespoir portée par ces deux garçons. Marginaux conjuguant leurs solitudes pétries d’angoisse et leur besoin inavoué d’être aimé, Narval et Facundo forment un couple aussi mythique que le duo interprété par River Phoenix et Keanu Reeves dans My Own Private Idaho de Gus Van Sant. On pense encore à Louis de Pointe du Lac et Lestat de Lioncourt dans Entretien avec un vampire d’Ann Rice. La descente, c’est le pire est un formidable voyage punk au bout de l’existentiel ennui. Culte.
Mariana EnriquezLa descente, c’est le pireÉditions du sous-solTraduit de l’espagnol (Argentine) par Anne PlantagenetTirage: 12 000 ex.Prix: 22,90 € ; 320 p.ISBN: 9782364689992
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www.livreshebdo.fr

