Livre Hebdo : Quel est votre état d’esprit à l’approche de cette troisième parution ?
Louisiane C. Dor : J’ai hâte ! Mon premier roman a été publié en 2016. J’avais 22 ans, j’étais encore très jeune, et le texte était largement inspiré de ma vie personnelle. La promotion s’est donc beaucoup centrée sur cet aspect autobiographique, ce qui l’a rendu particulièrement éprouvante. La Confusion est mon deuxième roman, mais cette fois-ci, il relève davantage de la fiction. Même si certaines idées s’inspirent d’expériences vécues, les miennes ou celles d’autres personnes, l’ensemble des scènes est issu de l’imagination. L’approche est donc différente, et peut-être que sa réception le sera également.
Pourquoi avoir choisi de structurer l’histoire en trois parties, en passant de la prose au vers au fil du récit ?
La première partie adopte une écriture assez traditionnelle, en cohérence avec la situation de la protagoniste, encore inscrite dans une forme de normalité. Ensuite, trois raisons m’ont conduite vers le vers libre.
La première, c’est que le texte ne pouvait s’écrire que sous cette forme. Chaque fois que je rédigeais des chapitres plus développés pour évoquer des situations de violence intrafamiliale ou un climat incestuel, j’avais le sentiment que ce détour n’était pas nécessaire. Aller à l’essentiel s’imposait. Il n’y a pas d’excuse à donner aux actes. Développer le contexte de manière trop détaillée reviendrait presque, malgré moi, à les justifier.
La deuxième raison, c’est que je voulais que cette partie soit comme une seule longue phrase, une journée interminable. On ne sait pas si ça dure quelques semaines ou quelques mois, et ça n’a aucune importance. Ce qui compte, c’est cette sensation de répétition. Il y a donc une majuscule au début… Et un point au tout dernier mot.
La troisième raison, c’est le rythme. En écrivant souvent en hexasyllabes, je me suis rendu compte que ça rendait le texte étouffant, et je voulais absolument que le lecteur ressente cette urgence, cette oppression dans laquelle se trouve la protagoniste.
Comment est née cette histoire, et de quoi vous êtes-vous nourrie pour l’écrire ?
J’ai commencé à écrire ce roman il y a huit ans. Je me suis inspirée de différentes histoires dans ma famille éloignée, des récits un peu diffus de violences intrafamiliales. Moi-même, j’ai été témoin, de loin, de ce qu’on appelle un climat incestuel. J’ai aussi reçu des témoignages. En les assemblant, j’ai construit des personnages qui, eux, sont fictifs.
Je me suis beaucoup documentée, notamment à partir de témoignages en ligne et de quelques ouvrages, dont L’Inceste et l’incestuel de Paul-Claude Racamier (Dunod, 2021), qui a théorisé ces notions. Il existe finalement assez peu de livres consacrés au climat incestuel, et aucun roman, à ma connaissance en France qui l’aborde véritablement en le nommant de façon frontale. Parfois, le terme apparaît, mais reste en arrière-plan, comme dans La Familia grande de Camille Kouchner (Éditions du Seuil, 2021), ou Vers la violence de Blandine Rinkel (Fayard, 2022). J’avais le sentiment qu’il manquait des textes qui posent ce mot clairement, sans détour.
Au début, je ne savais pas si je devais me concentrer sur l’emprise ou sur les violences intrafamiliales. Plusieurs éditeurs m’ont d’ailleurs dit : « On ne comprend pas le sujet ». J’ai envisagé de choisir, puis j’ai compris que c’était absurde. Les deux sont intimement liés. Dans les familles marquées par un climat incestuel, il y a souvent de l’emprise, du silence, et une dynamique perverse. J’ai aussi fait le choix de ne pas montrer de violences physiques, pour ne pas réduire les violences conjugales et intrafamiliales à ça. Une violence reste une violence, quelle que soit sa forme.
Comment écrivez-vous sur des sujets aussi lourds sans les trahir ni les juger ?
C’est très lourd et complexe. Il y a d’abord la question de la légitimité : je n’ai pas vécu moi-même ces violences, alors je me suis demandé si je pouvais malgré tout écrire sur ce sujet. Il y a aussi la question de la justesse. Il est difficile d’écrire sur des femmes qui restent, sans risquer que le lecteur les juge ou se dise : « Mais pourquoi elle ne part pas ? ». C’est pour cela que ce texte m’a pris autant de temps. Il y a eu un important travail de documentation, pour essayer d’être au plus près de la réalité. Dans le roman, il y a une véritable confusion des rôles au sein de la maison. Coline et sa belle-fille oscillent entre des positions de mère et d’enfant. Tout se brouille, et c’est précisément au cœur de ce qu’on appelle le climat incestuel.
Coline vous ressemble par certains aspects. Dans quelle mesure vous êtes-vous projetée en elle ?
Coline, c’est moi. Mes personnages sont, pour l’instant, presque toujours de jeunes femmes, souvent adolescentes, qui vivent en province et s’y ennuient profondément. Les lieux que je cite dans mes romans sont d’ailleurs liés à chacun de mes trois ouvrages : Trapellun, Ourt et Dive. Ils ont tous une dimension symbolique : Trapellun, « nulle part » à l’envers ; Ourt, anagramme de « trou » ; et dans le prochain, Dive, anagramme de « vide ». Je me suis ennuyée pendant mon adolescence. Je ne me reconnaissais pas dans ce qui m’était proposé, et j’avais des rêves assez éloignés de mon environnement. Coline, elle aussi, se confronte brutalement à la réalité. Et, à la fin, elle regrette d’être partie. Cela m’a permis de montrer à quel point elle vivait dans une forme d’illusion, et c’est précisément ce basculement qui structure les deux parties du livre.
Comment est né le personnage de Pierre ?
De tout le monde, et de personne. Pour son versant d’écrivain reconnu, je me suis inspirée de mon arrivée dans le milieu littéraire. J’avais 22 ans et je me sentais profondément illégitime. On me le faisait d’ailleurs sentir et il arrivait qu’on se moque assez ouvertement de mon manque de culture. Je trouve que cette posture constitue aussi une forme de violence. Et cela correspondait bien à mon personnage. On retrouve aussi, chez eux, le manque de confiance que j’avais à l’époque. Et puis il y a cette ambiguïté propre à certains milieux : on ne sait pas toujours si les relations sont professionnelles, amicales ou autre chose. Il faut rester polie, ne pas froisser, surtout lorsque les personnes en face peuvent avoir un impact sur votre carrière. C’est une position très fragile, particulièrement à cet âge-là.
Qu’est-ce que tu dirais aujourd’hui à la jeune autrice que tu étais en 2016 ?
(Rires) Reste chez toi. Non, plus sérieusement : il faut sortir, rencontrer des gens, se créer un réseau. Mais il faut aussi s’attendre à être déçue, et surtout ne rien prendre personnellement.
Tu as quitté le Cherche midi pour HarperCollins peu de temps avant la parution de La Confusion, que peux-tu nous en dire ?
(N.D.L.R. : Réponse écrite de l’autrice, conservée telle quelle) : « La protagoniste de mon roman ne peut pas écrire ni publier parce que la relation qu’elle est en train de vivre ne le lui permet pas. Elle est empêchée, on ne la laisse pas se concentrer. Le report de la parution de La Confusion reflète, en quelque sorte, ce qu’a vécu mon personnage : les femmes n’ont pas toujours la possibilité de s’exprimer quand et comme elles le souhaitent. Déjà, cela demande une grande disponibilité d’esprit d’écrire. Une grande sérénité, pour ma part en tout cas. Ensuite, c’est une responsabilité d’écrire sur les violences conjugales ou intrafamiliales, et ce, qu’elles nous concernent ou non. Il y a une question de prudence, de sécurité, mais aussi de justesse et de légitimité. C’est difficile de trouver les bons mots pour raconter l’histoire d’une femme qui reste alors qu’elle devrait de toute évidence partir. « Écrire », c’est-à-dire retranscrire, c’est plus difficile que « parler ». Et d’ailleurs, parler, juste parler, c’est déjà compliqué. C’est aussi compliqué que partir. »
Ça ne sert à rien de s’étendre, ce changement est le fruit d’une décision commune. Aujourd’hui je me sens bien chez HarperCollins, je m’y sens entourée et soutenue. Ça fait sens aussi, parce que c’est une maison qui publie des textes engagés et féministes, et la collection « Traversée » correspond parfaitement à La Confusion. Évidemment, j’aurais préféré une sortie plus tôt, mais ce n’est qu’un report, pas une annulation.
Et pour la suite, quels sont vos projets ?
Le prochain roman est en cours d’écriture. Il s’agit encore de l’histoire d’une jeune fille en province, mais il est un peu tôt pour en dire davantage. En parallèle, je travaille comme ghostwriter. J’ai trois livres publiés sous mon nom, mais en réalité, j’en ai écrit vingt et un. C’est un travail conséquent, mais j’aime partir d’histoires vraies pour leur donner une dimension romanesque. Beaucoup de personnes pensent que leur vie n’est pas intéressante, alors qu’elle l’est souvent profondément. Cela nourrit aussi mon écriture personnelle : comprendre la psychologie, les blessures des autres, et les transformer en fiction.
Source:
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