Un destin hors norme, une pratique artistique sous le signe de la double vie, des conceptions spirituelles nourrie de l’air de son temps et une production visionnaire et audacieuse, annonçant déjà l’abstraction sans le dire… C’est tout cela que met en avant la spectaculaire monographie que le Grand Palais et le Centre Pompidou consacrent à la peintre suédoise Hilma af Klint (1862-1944), à découvrir jusqu’au 30 août . « Connaisance des Arts » a rencontré Pascal Rousseau, commissaire de l’exposition.
Comment l’œuvre d’Hilma af Klint a-t-elle été préservée et révélée au public ?
Deux sauvetages ont permis la redécouverte d’Hilma af Klint (1862-1944). On doit le premier à l’anthroposophe finlandais Olof Sundström, qui a eu l’intuition d’inventorier son œuvre peu de temps après la mort de l’artiste. Son atelier, sur l’île de Munsö – à côté de l’île d’Adelsö où elle a grandi –, appartenait à un fermier qui a donné à la famille trois mois pour libérer les lieux. Sans Sundström, l’œuvre aurait probablement disparu. Par la suite, c’est son neveu Erik af Klint qui s’est chargé de conserver cet ensemble et de créer une fondation à son nom, en 1972. Dans un carnet, Hilma af Klint avait marqué d’une croix les œuvres qui ne devaient être dévoilées que vingt ans après sa disparition. Le mystère a duré un peu plus longtemps, puisqu’il a fallu attendre 1986 pour les voir montrées au Los Angeles County Museum of Art, à l’occasion d’une importante exposition – qui a fait date – consacrée aux origines spiritualistes de l’abstraction.
Anonyme, Portrait d’Hilma af Klint, années 1910, photographie. Évolution, groupe VI, no 14, 1908, huile sur toile, 99,5 x 129,5 cm. © Courtesy of the Hilma af Klint Foundation
Comment af Klint a-t-elle été initiée au spiritisme et en quoi cette pratique a-t-elle influencé son travail ?
Hilma af Klint découvre le spiritisme en 1879, au moment même où elle entre à l’École technique, qui la prépare à son entrée à l’Académie royale des beaux-arts de Stockholm. Elle assiste aussitôt à des séances collectives, fréquente des groupes essentiellement féminins, dont l’Edelweiss Society, utilise le psychographe – une planchette sur roulettes équipée d’un crayon, qui retranscrit les messages de l’au-delà. Au début des années 1890, elle prend part, avec quatre amies, à la formation du groupe des Cinq. Sa production médiumnique, non signée – elle ne revendique pas la maternité de ses œuvres lorsqu’elles sont dictées par des autorités supérieures –, se développe en parallèle de son travail académique, exposé sous son nom : des portraits, des scènes mythologiques, des paysages post-impressionnistes, dans un style plus conventionnel, qui ne feront pas sa postérité. C’est bien évidemment cette part médiumnique, autrement inventive dans ses formes et dans ses intentions, qui fait la popularité actuelle de l’artiste.

Hilma af Klint, Éros, groupe II, no 1, 1907, huile sur toile, 58 x 78 cm. © By courtesy of the Hilma af Klint Foundation / photo The Moderna Museet, Stockholm
Qu’est-ce que le cycle des peintures du Temple et comment s’est-il développé ?
En 1905, les « guides spirituels » confient aux Cinq des missions futures qui transforment leur pratique d’écriture automatique en un vaste projet pictural. C’est ainsi que naît l’incontournable cycle des peintures du Temple, développé en deux temps. Grâce aux carnets de l’artiste, nous savons qu’entre 1906 et 1908, certaines compositions ont été exécutées à quatre, voire à six mains. Entre 1912 et 1915, Hilma af Klint prend un plus grand ascendant sur la réalisation des nouvelles séries du cycle. Mais sur toute cette période, les anges ou « guides spirituels » dictent le format, les matériaux et même la durée d’exécution. Nous insistons sur cette dimension collective, d’une grande modernité en ce qu’elle renverse la conception romantique du génie artistique – et a priori masculin – au profit d’une pratique au féminin qui tend vers une identité plurielle et partagée. La technique est elle aussi innovante : Hilma af Klint redécouvre notamment les vertus plastiques de la tempera à l’œuf, une technique ancestrale, associée aux tableaux religieux de la Renaissance. Cette technique explique en partie la fraîcheur chromatique de ses œuvres et leur pouvoir d’attraction visuelle auprès du public contemporain. Face à la série des Dix plus grands, on pourrait croire à des visions psychédéliques des années 1970, voire à des peintures réalisées hier. C’est troublant.
Comment expliquer la suspension des peintures du Temple entre 1908 et 1912 ?
On a souvent dit que la rencontre manquée avec Rudolf Steiner en 1908, un membre influent des courants théosophiques dont elle est très proche, a pu inhiber l’artiste dans la poursuite de son grand projet pictural. Il semble plutôt que cette interruption soit due à la prise en charge sanitaire de sa mère, devenue aveugle et malade. Elle se remet à peindre en 1912, au moment où Steiner donne une série de conférences à Stockholm.

Hilma af Klint, Évolution, n° 1, 1908, huile sur toile, 102,5×134,5 cm, HaK069. By courtesy of the Hilma af Klint Foundation. Photo The Moderna Museet, Stockholm
Peut-on dire d’Hilma af Klint qu’elle a inventé l’abstraction ?
La question de l’invention des premières formes historiques d’abstraction est un marronnier. J’en ai fait le sujet d’une exposition, au musée d’Orsay, en 2003. Il est toujours possible de repousser le curseur chronologique plus loin, en décelant, dans des pratiques du XIXe siècle, des prémices ou des signes précurseurs. Retenons, parmi bien d’autres indices avant-coureurs, que dès les années 1830, les Shakers américains retranscrivaient des messages de l’au-delà avec des visions géométriques, tout aussi abstraites, mêlant diagrammes, lettres et fleurs stylisées. La liste des précurseurs serait longue et amendable. Cela dit, Hilma af Klint participe à l’invention d’un vocabulaire singulier qui hybride, sans équivalent à son époque, abstraction et figuration symbolique. Chez elle, tout est symbole – lettres, couleurs, formes. Le jaune renvoie au féminin, le U au masculin ou vice versa, sans que la codification ne soit fixée. Si elle n’a pas théorisé l’abstraction – à la manière de Vassily Kandinsky ou de Piet Mondrian –, son œuvre constitue en elle-même une magistrale théorie visuelle. Elle est ancrée dans son époque tout en annonçant de multiples enjeux qui résonnent aujourd’hui, dans notre culture contemporaine, autour de questions telles que la dissolution de l’auteur ou la fluidité des genres.

Hilma af Klint, Éros, n° 4, 1907, huile sur toile, 58 × 79 cm, HaK030. By courtesy of the Hilma af Klint Foundation.Photo The Moderna Museet, Stockholm
Comment avez-vous conçu l’exposition, la première de cette envergure dédiée à Hilma af Klint en France ?
Il était temps qu’on lui rende hommage ! Le parcours se concentre sur le cycle des peintures du Temple, son grand-œuvre, présenté dans sa quasi-intégralité et mis en dialogue avec les multiples sources de l’artiste, croisant arts décoratifs, traditions folkloriques, ésotérisme et sciences naturelles. Sur 193 pièces, nous en montrons 160 ; et sur les onze séries qui composent l’ensemble, huit sont complètes – ce qui est rare aujourd’hui. La fameuse série des « Dix plus grands », la plus spectaculaire par ses formats monumentaux, sera présentée à Paris pour la dernière fois, avant une longue mise en repos dans les années à venir. Elle sera montrée dans un écrin qui donnera toute sa place à une pleine expérience contemplative.
« Hilma af Klint »Grand Palais, 17, avenue du Général-Eisenhower, 75008 ParisDu 6 mai au 30 août 2026
Source:
www.connaissancedesarts.com

