L’éviction d’Olivier Nora des éditions Grasset et la vague de protestations qu’elle a engendrée, à juste titre, ne peuvent que susciter l’inquiétude de l’historien de la Russie que je suis, pays dont l’histoire dramatique nous offre, une fois de plus, un récit en forme d’avertissement. Si le parallèle peut sembler déplacé, il ne doit pas être écarté au prétexte que la démocratie française est à mille lieues de l’autoritarisme poutinien. L’Amérique de Trump nous offre un exemple saisissant de la manière dont les choses peuvent déraper, et vite.
Qui s’interroge sur l’actualité de la Russie ne peut éviter le détour par la « civilisation soviétique », période où le livre et la littérature ont occupé pendant plus de soixante-dix ans une place centrale, et d’abord pour les dirigeants. Lénine connaissait bien la censure tsariste, pour avoir passé une bonne partie de sa vie dans la clandestinité et publié ses livres sous pseudonymes : il en a emprunté les méthodes en les perfectionnant une fois au pouvoir. En 1922, il inspire la création du Glavlit, organe de censure littéraire suprême ; après sa mort naît le Goskomizdat, un organe supervisant le monde de l’édition, entièrement nationalisée. En 1934, les auteurs, baptisés « ingénieurs des âmes » par Staline, avaient été regroupés au sein d’une « union des écrivains » omnipotente.
Dans ce contexte, les maisons d’édition se voyaient contraintes de publier selon des thématiques prescrites dans le cadre de la planification, et la logique idéologique supplantait la logique commerciale. En pleine pénurie de papier, on traduisait à grand tirage les « classiques du marxisme-léninisme », mais aussi les « compagnons de route » du PCF, Henri Barbusse, Romain Rolland, Paul Eluard et Louis Aragon. Mais, comme toujours, les éditeurs avaient trouvé mille et une façons de s’accommoder, voire de contourner le système pour satisfaire l’appétit de lecture croissant d’une population de plus en plus éduquée.
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Source:
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