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« Autant de vies qu’un chat » : l’exposition Lee Miller à Paris retrace le parcours fulgurant d’une artiste surréaliste hors du commun

Reconnue comme l’une des plus grandes photographes du XXe siècle, Lee Miller (1907-1977) fut tour à tour mannequin, artiste surréaliste, portraitiste, photographe de mode et correspondante de guerre. Jusqu’au 2 août, le musée d’Art moderne de Paris, en collaboration avec la Tate Britain et l’Art Institute of Chicago, lui consacre une rétrospective où se révèle toute la complexité de son parcours et de sa créativité. « Connaissance des Arts » a rencontré Fanny Schulmann, une des commissaires de l’exposition.

Figure essentielle de l’avant-garde internationale longtemps assignée à son rôle d’égérie, Lee Miller a eu autant de vies qu’un chat. Comment embrasser cette pluralité sans tomber dans une lecture fragmentée ?

Le regard posé sur l’œuvre de Lee Miller a longtemps été compartimenté en raison des ruptures et des infléchissements inattendus qui ont jalonné sa carrière. Avec le temps, ce regard s’est suffisamment complexifié pour articuler les différentes périodes de sa vie et considérer chacune avec davantage de sérieux, qu’il s’agisse de ses débuts de mannequin, bien plus qu’un passe-temps mondain, ou de sa passion tardive pour la cuisine, loin d’être un simple remède à sa dépression. Le parcours chrono-thématique s’efforce de montrer une continuité, en rapprochant notamment ses travaux parisiens, new-yorkais et égyptiens, unis par leurs cadrages osés et leurs jeux de textures.

Lee Miller, Modèle avec une ampoule, Model with Lightbulb, 1943, Studio Vogue, Londres, Chiddingly, Lee Miller Archives. © Lee Miller Archives, England 2026, All rights reserved / Visuel de presse

Lee Miller, Modèle avec une ampoule, Model with Lightbulb, 1943, Studio Vogue, Londres, Chiddingly, Lee Miller Archives. © Lee Miller Archives, England 2026, All rights reserved / Visuel de presse

L’exposition s’ouvre sur une galerie de portraits signés Edward Steichen ou Cecil Beaton, laquelle fait sciemment l’impasse sur les nus pour le moins dérangeants pris par son père Theodore peu après son viol à sept ans par un ami de la famille. Agression dont il n’est pas non plus fait mention…

Lee Miller ne s’est jamais exprimée sur ce viol. Étaler en début du parcours d’exposition ce qu’elle tenait manifestement à garder secret revenait pour moi comme pour Hilary Floe, curatrice de l’exposition à la Tate Britain et à Paris, à lui faire à nouveau violence, même si ce drame est bien entendu évoqué dans le catalogue de l’exposition. S’agissant des portraits très privés pris par son père, dont elle est toujours restée proche, il est difficile de déterminer son degré de consentement, que ce soit quand elle était enfant, adolescente ou jeune adulte. C’est là pure projection, mais je crois que Lee Miller n’aurait pas approuvé que ces vues stéréoscopiques soient ainsi dévoilées.

Lee Miller, Sans titre, [Sculpture à la fenêtre], Untitled [Sculpture in window], 1930, Paris, Chiddingly, Lee Miller Archives. © Lee Miller Archives, England 2026. All rights reserved Lee Miller, Sans titre, [Sculpture à la fenêtre], Untitled [Sculpture in window], 1930, Paris, Chiddingly, Lee Miller Archives. © Lee Miller Archives, England 2026. All rights reserved

Lee Miller, Sans titre, [Sculpture à la fenêtre], Untitled [Sculpture in window], 1930, Paris, Chiddingly, Lee Miller Archives. © Lee Miller Archives, England 2026. All rights reserved

Avant qu’elle ne passe derrière, son apparition la plus marquante devant l’objectif reste sans doute en 1932, dans Le Sang d’un poète de Jean Cocteau. Cette statue vivante tourmentant un artiste maudit n’avait rien d’un rôle de composition. Plus que sa beauté, c’est sa gravité qui saisit, comme si elle pressentait les épreuves à venir…

Ce film dit beaucoup, sinon tout : cette statue qui soudain s’anime, parle, s’incarne, mute et à la fin, se brise… Il y avait là quelque chose de si programmatique que nous avons choisi d’ouvrir l’exposition sur une suite d’extraits montrant ses métamorphoses.

Le parcours s’attarde sur ses années parisiennes, de 1929 à 1932. Un séjour décisif qui a longtemps été réduit à sa romance avec Man Ray.

Quand la Tate Britain, à l’initiative de ce projet, s’est tournée vers nous pour le faire circuler, l’idée d’insister sur le contexte parisien s’est rapidement imposée. D’autant que la plupart des publications et expositions ont été produites par des historiens de l’art britanniques ou américains. À Paris, Lee Miller est parfaitement intégrée à la société des photographes de son époque. Elle s’y fait un nom, expose auprès de ses pairs, collabore au Vogue, ouvre un studio… Elle ne doit pas son existence au seul truchement de Man Ray. Cette période aussi brève qu’intense aura du reste vu naître plusieurs créations conjointes que le Man Ray Trust a tout récemment accepté de recréditer Man Ray et Lee Miller.

Lee Miller, [Saul] Steinberg se bat avec le tuyau d’arrosage d’une façon bien à lui, [Saul] Steinberg fights with the garden hose in a manner all his own, Jardins farleys, 1952,East Sussex, Chiddingly, Lee Miller Archives. © Lee Miller Archives, England 2026. All rights reserved Lee Miller, [Saul] Steinberg se bat avec le tuyau d’arrosage d’une façon bien à lui, [Saul] Steinberg fights with the garden hose in a manner all his own, Jardins farleys, 1952,East Sussex, Chiddingly, Lee Miller Archives. © Lee Miller Archives, England 2026. All rights reserved

Lee Miller, [Saul] Steinberg se bat avec le tuyau d’arrosage d’une façon bien à lui, [Saul] Steinberg fights with the garden hose in a manner all his own, Jardins farleys, 1952, East Sussex, Chiddingly, Lee Miller Archives. © Lee Miller Archives, England 2026. All rights reserved

Réalisme, formalisme, expressionnisme, constructivisme… Si l’influence du surréalisme sur son travail est majeure, l’exposition rappelle la diversité des partis pris esthétiques qui coexistent à l’époque. Archétype de la « nouvelle femme », Lee Miller partage aussi de « nouvelles visions » …

Absolument. À l’époque, à Paris, le milieu de la photographie est majoritairement constitué d’immigrés venus d’Europe de l’Est ou des États-Unis. Ce mélange de cultures traverse tout l’œuvre de Lee Miller, qui s’inscrit selon moi dans une histoire beaucoup plus large que celle du strict surréalisme, contrairement à ce que ses liens étroits avec Man Ray puis Roland Penrose ont pu laisser croire.

On la dit pionnière, visionnaire. Qu’est-ce qui la distingue des photographes de son sexe et de son temps ?

Je me méfie toujours du terme « pionnière », parce qu’il y a tant de femmes qui ont, comme elle et avant elle, accompli de grandes choses. Il y a dix ans, l’exposition « Qui a peur des femmes photographes ? 1849-1945 » retraçait à Orsay cette généalogie d’artistes ayant vite vu en la photographie un vecteur d’émancipation. Lee Miller se sait appartenir à cette histoire, ce que prouvent notamment les portraits de ses consœurs Margaret Bourke-White et Thérèse Bonney qu’elle réalise au début des années 1940. Ce qui la singularise serait sans doute sa vision très sensuelle, sinon sexualisée, du monde. Je songe notamment à ce préservatif de 1930 formant une bulle abstraite pénétrée par deux doigts, où à ce sein coupé dressé sur une assiette, jamais montré de son vivant. Ce goût de la transgression se ressent aussi en Égypte, une période de pratique pure où, loin de tout exotisme, les coupoles de monastères ressemblent à des seins, les rochers à des sexes masculins…

Lee Miller, Autoportrait, Self Portrait, vers 1930, Paris, Chiddingly, Lee Miller Archives. © Lee Miller Archives, England 2026. All rights reserved Lee Miller, Autoportrait, Self Portrait, vers 1930, Paris, Chiddingly, Lee Miller Archives. © Lee Miller Archives, England 2026. All rights reserved

Lee Miller, Autoportrait, Self Portrait, vers 1930, Paris, Chiddingly, Lee Miller Archives.© Lee Miller Archives, England 2026. All rights reserved

Ses reportages de guerre, parmi les plus commentés, occupent une place à part. Comment avez-vous mis en espace ces images, pour certaines insoutenables ?

En 2008, le Jeu de Paume avait choisi de présenter celles de la libération des camps de Buchenwald et de Dachau sous forme de coupures de presse et de magazines placés en vitrines, un choix qui permettait de comprendre l’engagement éditorial de Vogue et de Lee Miller, mais qui mettait de côté nombre d’images marquantes. Nous avons pris le parti de réunir ces photographies dans une salle dédiée, signalée par un avertissement, sous forme de tirages tout autant que de magazines, afin de prendre la pleine mesure d’une production qui n’était diffusée qu’en partie dans les éditions britannique et américaine du Vogue. Il n’y a pas de sensationnalisme dans ces images qui insistent avant tout sur la notion de responsabilité collective : nous avons à ce titre ajouté des planches-contacts montrant des citoyens allemands voisins de Buchenwald visitant le camp après sa libération. Il nous tenait par ailleurs à cœur de porter à connaissance les articles que Lee Miller rédigeait dans la douleur et joignait à ses images. Ses écrits sont très éclairants : sa correspondance reflète notamment sa grande désillusion face à la libération et son incapacité à imaginer la suite.

Lee Miller, Sans titre, [Escalier], Untitled, [Stairway], 1936, Caire, Chiddingly, Lee Miller Archives. © Lee Miller Archives, England 2026. All rights reserved Lee Miller, Sans titre, [Escalier], Untitled, [Stairway], 1936, Caire, Chiddingly, Lee Miller Archives. © Lee Miller Archives, England 2026. All rights reserved

Lee Miller, Sans titre, [Escalier], Untitled, [Stairway], 1936, Caire, Chiddingly, Lee Miller Archives. © Lee Miller Archives, England 2026. All rights reserved

L’exposition s’achève sur sa vie à Farley Farm House, son repaire du Sussex, où elle s’installe avec Roland Penrose et leur fils Antony en 1949. Ironie du sort, elle qui s’était battue pour être considérée à l’égal des hommes, se met à la cuisine…

Je ne le vois pas vraiment comme une ironie du sort. Lee Miller sort de la guerre brisée, et si elle poursuit d’abord son activité de journaliste, sa dépression et ses problèmes d’addiction vont freiner son élan, de même sans doute que la pression sociale exercée sur les femmes après-guerre pour réinvestir le foyer. Farley Farm devient un haut lieu de sociabilité de l’avant-garde, où Lee Miller joue un rôle central en tant qu’hôtesse et organisatrice de fêtes. Mais Lee Miller conserve son agentivité créatrice : elle déploie une grande inventivité en cuisine, cette passion venant également réparer ses traumatismes de guerre. Sa production photographique diminue mais elle reste active et continue à représenter ses amis artistes, nombreux à lui rendre visite. Ses portraits tardifs et touchants de Dora Maar ou Dorothea Tanning sont particulièrement représentatifs de l’esprit de compagnonnage qui persiste à l’animer.

Lee Miller, Modèle Elizabeth Cowell porte un tailleur Digby Morton, Model Elizabeth Cowell wearing Digby Morton suit, 1941, Londres, Chiddingly, Lee Miller Archives. © Lee Miller Archives, England 2026 All rights reserved/Visuels de presse Lee Miller, Modèle Elizabeth Cowell porte un tailleur Digby Morton, Model Elizabeth Cowell wearing Digby Morton suit, 1941, Londres, Chiddingly, Lee Miller Archives. © Lee Miller Archives, England 2026 All rights reserved/Visuels de presse

Lee Miller, Modèle Elizabeth Cowell porte un tailleur Digby Morton, Model Elizabeth Cowell wearing Digby Morton suit, 1941, Londres, Chiddingly, Lee Miller Archives. © Lee Miller Archives, England 2026 All rights reserved/Visuels de presse

 

  « Lee Miller »Musée d’Art moderne, 11 avenue du Président Wilson, 75116 ParisDu 10 avril au 2 août


Source:

www.connaissancedesarts.com