On a beaucoup parlé d’une « américanisation » du football à l’occasion de la mini-tournée de l’équipe de France aux Etats-Unis, le mois dernier. Principalement au motif que, lors des deux rencontres face au Brésil et à la Colombie, l’arbitre a interrompu le jeu au mitan de chaque mi-temps afin de ménager une « pause fraîcheur » de trois minutes.
Ce dispositif existe depuis 2014, mais n’était jusqu’alors pas systématique (ni minuté) : il devait être justifié par des températures élevées qui incitent à laisser les joueurs s’hydrater et récupérer. Or à Boston et à Washington, le thermomètre ne dépassait pas les 18 °C… Le prétexte s’est évanoui au profit de la possibilité offerte aux diffuseurs de lancer des écrans publicitaires durant cette interruption.
Si l’on parle d’américanisation, c’est à la fois pour cette intrusion commerciale, ordinaire dans les sports nord-américains, et pour le nouveau découpage du temps de jeu qu’elle introduit, en quart-temps plutôt qu’en mi-temps.
Un banc de plus en plus influent
En réalité, ces pauses ont bien moins à voir avec la NBA ou la NFL qu’avec la marchandisation du football qu’assume la FIFA, et le sujet essentiel est l’effet de cette mesure sur le jeu, dans la continuité d’une série d’évolutions analogues.
Ainsi des cinq remplacements (au lieu de trois) autorisés en cours de match à l’époque de la pandémie de Covid-19, afin de moins solliciter des organismes éprouvés. Sans surprise, ils ont été rendus définitifs en 2023 : là aussi, une mesure temporaire adoptée dans des circonstances particulières pour de bonnes raisons est pérennisée pour de mauvaises.
Toutes deux ont un premier point commun : elles renforcent l’influence des entraîneurs en leur permettant d’intervenir plus souvent. Plus de changements, c’est plus de possibilités d’ajustements – au bénéfice des équipes disposant de bancs plus riches. Une pause au bout de 22 ou 23 minutes, c’est l’occasion de rectifier ce qui ne fonctionne pas, de corriger le cours des rencontres.
Renforcer l’emprise tactique sur le jeu est un choix non discuté. Il procède d’une évolution de long terme qui a vu l’intelligence de jeu, le pouvoir de décision se déplacer du terrain vers le banc. Cette emprise est accentuée par ce type de dispositions, alors qu’elle mériterait probablement d’être freinée tant elle progresse aux dépens du facteur humain, de l’imprévu, des rebondissements.
Menaces sur la continuité du jeu
Cette aspiration à la rationalisation, au contrôle, s’inscrit donc dans une autre évolution de long terme : la réduction de l’aléa sportif, mécaniquement à l’avantage de l’équipe la plus puissante – même si la pause peut aussi profiter à la plus faible si son intérêt est de « casser le jeu » ou de récupérer d’efforts défensifs intenses.
Le problème principal reste justement ces ruptures dans le jeu. Une pause de trois longues minutes au milieu d’une mi-temps, c’est l’assurance d’altérer le rythme, la fluidité du spectacle et la dynamique des équipes sur le terrain.
En football, la continuité est pourtant un facteur de qualité essentiel, contrairement aux « sports de séquences » qui ne pâtissent pas des interruptions : football américain, basket ou rugby (et encore, dans ce dernier, on veille à réduire les temps d’attente, comme avec le compte à rebours pour l’exécution des pénalités).
Après une Coupe du monde 1990 marquée par les brutalités et les actes d’antijeu, l’International Board (l’instance en charge des règles), avait adopté une série de contre-mesures efficaces : interdiction pour le gardien de prendre à la main une passe d’un coéquipier, obligation pour lui de libérer le ballon en moins de sept secondes, sanction des gestes d’antijeu par un carton jaune, décompte plus objectif du temps additionnel, augmentation du nombre de ballons autour du terrain, etc.
Matchs sous anesthésie
Or, depuis une dizaine d’années, la FIFA légifère à rebours de l’histoire. L’arbitrage vidéo a introduit de nouvelles interruptions en 2018, de même que les cinq remplacements autorisés – bien que limités à trois sessions. Le calcul plus strict du temps additionnel depuis 2022, en principe vertueux, a conduit à allonger parfois démesurément les rencontres et à diluer leur intensité.
Plus insidieusement, les temps morts ordinaires, pour l’exécution des coups de pied arrêtés et des touches ou pour les blessures, tendent à s’allonger. La « pause fraîcheur », c’est le coup de grâce, deux fois trois minutes de torpeur pour anesthésier les matches.
On se dirige assez sûrement vers l’adoption du « temps effectif » avec arrêt du chronomètre à chaque pause, ce qui accordera un permis d’interrompre et d’allonger les rencontres. Dans cette nouvelle temporalité du football, fractionnée, de plus nombreux temps morts alternent avec des séquences de jeu plus ou moins intenses.
La saccade, c’est déjà l’esthétique télévisuelle que les diffuseurs ont imposée à ce sport, avec une réalisation des matchs qui multiplie les plans, débite le jeu en tranches, et va jusqu’à s’en désintéresser. Ce régime de temps sportif rend l’attention du téléspectateur intermittente… et tente de s’adapter à l’intermittence du téléspectateur.
Les apprentis sorciers veulent triturer les règles, au risque d’ébranler leur fragile équilibre, pour se conformer à ce qu’ils s’imaginent être les nouvelles demandes. Aurelio De Laurentiis (président de Naples, 76 ans) a récemment estimé que, pour séduire les jeunes, il fallait des mi-temps de 25 minutes.
On en est presque là, et ces manipulations génétiques se poursuivent sans débat, sous le régime du fait accompli.
Source:
www.lemonde.fr

