Qu’est-ce qu’une maison d’édition sans ses auteurs ? Une réputation dilapidée, une coquille vide ballottée au gré des intérêts de son propriétaire, une liberté éditoriale bafouée, un compte de résultat fragilisé… Vincent Bolloré se moque sans doute des réponses à cette question. Sa décision abrupte, mardi 14 avril, de licencier Olivier Nora, président des éditions Grasset depuis vingt-six ans, le démontre. En remettant en cause l’indépendance d’une maison qui était considérée comme l’un des piliers de l’histoire intellectuelle française, et que son groupe contrôle depuis trois ans, le milliardaire breton a provoqué une hémorragie sans précédent, avec le départ immédiat de plus d’une centaine d’écrivains en signe de protestation.
Grasset était une institution où coexistaient des voix discordantes, parfois antagonistes, mais toujours soucieuses de faire vivre le débat. En touchant à ce fragile équilibre, sous prétexte de désaccords éditoriaux avec Olivier Nora, Vincent Bolloré ne fait que franchir un nouveau pas dans sa stratégie méthodique d’influence au service d’un agenda politique et idéologique assumé. Il ne s’agit plus seulement de rentabilité ou de synergies industrielles. De CNews à Europe 1, du Journal du dimanche à l’édition, il a réussi à bâtir un écosystème médiatique contrôlé par le groupe Vivendi, qui est devenu une caisse de résonance d’idées conservatrices, identitaires, ouvertement réactionnaires. La promotion incessante des mêmes thèmes – insécurité, déclin, nostalgie d’un ordre moral – a fini par influer sur l’agenda public et politique.
L’édition, longtemps perçue comme un bastion plus résistant que la presse, n’échappe plus à cette logique. Avec la prise de contrôle d’Hachette Livre, les inquiétudes se sont multipliées parmi les auteurs, les éditeurs et les libraires. Après Fayard, qui a déjà fait l’objet d’une reprise en main éditoriale qui promeut l’extrême droite, le départ forcé d’Olivier Nora leur donne aujourd’hui raison.
Croisade culturelle
Des divergences sur le calendrier de la sortie du prochain livre de Boualem Sansal, récent transfuge de Gallimard, et le refus d’accepter dans son catalogue un ouvrage signé par Nicolas Diat, l’éditeur de Philippe de Villiers et de Jordan Bardella chez Fayard, ont été avancés pour justifier la rupture. La réalité est sans doute plus prosaïque et se résume à la volonté de Vincent Bolloré de se séparer de tous ceux qui sont susceptibles de se mettre en travers de la croisade culturelle qu’il entend mener grâce à sa puissance financière.
En quelques années, le milliardaire a bâti une entreprise idéologique sans précédent. Il est probable que ce que Rupert Murdoch a construit aux Etats-Unis pour soutenir la pensée conservatrice a inspiré Vincent Bolloré. A la différence près qu’au sein du groupe du magnat australien une diversité d’opinions subsiste entre la chaîne de télévision Fox News, alignée sur le trumpisme, et le Wall Street Journal, qui sait rester critique. En France, rien de tel. Tous les médias Bolloré sont dans un engagement unilatéral, sans laisser d’espace à la dissidence.
La bollorisation de l’espace médiatique et intellectuel n’a rien d’un slogan inventé par un entre-soi culturel, c’est une réalité que la reprise en main de Grasset ne fait qu’illustrer. « Nous refusons d’être les otages d’une guerre idéologique visant à imposer l’autoritarisme partout dans la culture et les médias », écrivent les auteurs de Grasset sur le départ. A un an de l’élection présidentielle, cette initiative courageuse résonne comme une alerte opportune.
Source:
www.lemonde.fr

