Fantôme du père, ombre du frère. Il est des bandes dessinées bardées d’épines, qui ne se laissent pas approcher facilement et qui gravent dans l’esprit du lecteur des images entêtantes au goût de sang et de cendres. Aliocha disparu fait partie de celles-là, de ces albums qui aimantent autant qu’ils effraient. Après Shanghai Chagrin (L’Association, 2021) où il évoquait la douleur consécutive à la mort de son père, Léopold Prudon revient sur la thématique du deuil, mais à travers une fiction familiale qui lorgne le roman noir ou le songe horrifique. Au centre du récit, Émilie et son frère Aliocha. Tous deux vivent dans le souvenir de leur père décédé, et se heurtent à leur mère qui n’arrive pas à avancer, ruminant sa peine et sa perte, bloquée sur son canapé. Autant l’enseignante Émilie tente de donner un cadre et un maigre sens à sa morne vie, autant l’artiste Aliocha se laisse entraîner dans une fuite en avant, faite de nuits sans fin, de drogues en excès et de relations dangereuses. Quand ce dernier disparaît en ne laissant guère de traces, Émilie ne l’admet pas et retourne la ville pour le retrouver. Mais c’est aussi elle-même qu’elle cherche désespérément.
Dans les enquêtes introspectives, ce n’est pas la résolution qui compte, mais bien les étapes sur le chemin. Entre ses nuits d’insomnie, ses rencontres avec des figures peu fréquentables et les images terrifiantes qui lui rongent le cerveau, Émilie manque mille fois de se laisser aspirer par la folie, tandis qu’un poème glauque résonne en elle, comme une menace ou un amer constat : « Tu dors encore, dans ton corps, dans ton rêve, c’est un crève-cœur la réalité. » Ainsi, l’errance de cette antihéroïne dans une ville mouvante, personnage à part entière de l’histoire, évoque tantôt le spleen du regretté-Yoshiharu Tsuge, tantôt les hallucinations nocturnes d’un Brecht Evens, mais sans les couleurs. Car ici, deux monochromies alternent, l’une bleu sombre, l’autre rouge sang séché, dans des pages au trait insaisissable- entre hachures inquiétantes, ligne claire déviante et caricature malade-, mais franchement fascinant. Certaines BD rechignent à livrer leurs secrets, mais tendent l’échine, serrent le cœur et retournent les tripes. Elles sont rares. En voilà une à ne pas laisser échapper.
Léopold PrudonAliocha disparuMonsieur Toussaint LouvertureTirage: 4 000 ex.Prix: 26,50 € ; 320 p.ISBN: 9782381962443
Source:
www.livreshebdo.fr

