Deux roches en forme d’yeux mi-clos regardent vers un nuage mimant l’envol d’un oiseau. La scène se passe en 1937 dans le désert égyptien. Lee Miller y assiste derrière la moustiquaire éventrée d’une tente coloniale plantée là, à Al-bulwayeb, près de l’oasis de Siwa. Mariée depuis trois ans à Aziz Eloui Bey, richissime homme d’affaires qu’elle a suivi au Caire, la muse Miller atteint avec ce paysage mental le sommet de son art. Après que René Magritte, impressionné, s’empresse de le copier avec son Baiser (1938), Portrait of Space paraît en juin 1940 dans le mensuel d’avant-garde London Bulletin, entre Les Phases de la Lune (1939) de Paul Delvaux et les Arrières-Pensées (1939) d’Yves Tanguy. « Œil nu dans la clairière de l’attente », dit le poème Exil que Paul Éluard y dédie à Delvaux. Ces mots siéent aussi à Miller, sentinelle sur le seuil, bientôt dans la tourmente d’un siècle sauvage.
Le regard des autres
Née Elizabeth Miller en 1907 à Poughkeepsie, dans la grande banlieue de New York, Lee – surnom unisexe qu’elle se donne à ses débuts – fait du désir un apprentissage aussi précoce que violent : violée à 7 ans par un ami de la famille, elle pose nue pour son père Theodore, ingénieur lancé et photographe amateur dont les vues stéréoscopiques épousent les courbes naissantes de son corps adolescent. Son cou de cygne, son casque blond séduisent Condé Montrose Nast, croisé dans une rue de Manhattan alors que l’étourdie manque de se faire faucher par une voiture.
Lee Miller, Modèle avec une ampoule, Studio Vogue, Londres, 1943, Lee Miller Archives. ©Lee Miller Archives, England 2025. All Rights Reserved
En mars 1927, le magnat de la presse lui offre la couverture de Vogue : l’illustrateur français Georges Lepape la croque avec cloche, perles et col d’hermine au milieu des gratte-ciels, parfaite incarnation de la « flapper », la garçonne des Années folles, libre de mœurs et d’esprit. L’androgyne a 20 ans et fraye avec George Gershwin, Fred Astaire, Charlie Chaplin, quand elle n’aimante pas l’objectif d’Edward Steichen ou de Cecil Beaton, lequel la compare à « un jeune berger venu de la voie Appienne ».
Lee Miller au musée d’Art moderne de Paris
Exposition Lee Miller
Muse et mutations
En 1929, Paris l’appelle et, munie d’une lettre de recommandation de Steichen, elle frappe à la porte de Man Ray. « Il m’a dit qu’il partait pour Biarritz le lendemain et je lui ai répondu : “Moi aussi” », se souvient l’effrontée, aussitôt devenue son apprentie, sa maîtresse et son double. À sa beauté, son audace, « l’homme rayon » doit quantité d’étincelles, à commencer par la redécouverte fortuite de l’effet Sabatier, ce procédé consistant à surexposer un tirage à la lumière de sorte que les blancs deviennent noirs, et inversement. Mais l’horizon de Lee ne s’arrête pas à Man : proche d’Éli Lotar, Germaine Krull, Jacques-André Boiffard, Florence Henri ou André Kertész auprès desquels elle expose, elle collabore à Vogue, fonde son studio, se fait un nom et signe des images équivoques pleines du mystère cher aux surréalistes – une flaque de goudron aux airs de raie manta (Man and Tar, 1930), un sein masectomisé trônant sur une table dressée (Severed Breast from Radical Surgery, 1930). En 1932, Jean Cocteau la fait jouer dans Le Sang d’un poète. Son rôle – une statue prenant chair, insaisissable obsession d’un artiste maudit – n’a rien de composé : « Elle n’arrête pas de muter et à la fin, elle est brisée », résume Fanny Schulmann, commissaire de la rétrospective du musée d’Art moderne, si convaincue de la nature programmatique du film que le parcours, brassant 250 tirages anciens et modernes, pour certains inédits, s’ouvre avec lui.

Lee Miller, Corseterie (solarisée), Studio Vogue, Londres, 1942, Lee Miller Archives. ©Lee Miller Archives, England 2025. All Rights Reserved
De muter, il est vrai, Miller n’aura cessé. Elle qui comparait son itinéraire heurté à « un puzzle détrempé, avec des pièces ivres qui ne concordent ni par leur forme ni par leur motif », quitte Paris pour New York en 1932, où la galerie Julien Levy lui consacre l’unique solo show de son vivant. En 1934, sa fuite en Égypte lui permet de trouver un nouveau souffle, loin des obligations mondaines et commerciales. De passage à Paris en 1937, Miller tombe sous le charme du peintre et poète britannique Roland Penrose, ambassadeur du surréalisme avec lequel elle passe l’été en toute liberté, comme ce cliché d’un pique-nique dénudé sur l’île Sainte-Marguerite le laisse supposer : Paul et Nusch Éluard, Man Ray et sa nouvelle compagne Adrienne Fidelin y improvisent un Déjeuner sur l’herbe, dans un dernier sursaut d’insouciance.

Lee Miller, La modèle Elizabeth Cowell porte un tailleur Digby Morton, Londres, 1941, Lee Miller Archives. ©Lee Miller Archives, England 2025. All Rights Reserved
Lee Miller sur la toile
Taillé pour le grand écran, le destin de Lee Miller offre en 2023 à Ellen Kuras, cheffe opératrice pour Eternal Sunshine of the Spotless Mind (de Michel Gondry), la matière d’un premier long-métrage. Coproduit par Kate Winslet qui endosse sans nuances le rôle-titre, le biopic adopte la forme éculée du récit à un journaliste, multipliant les flash-back sur les hauts faits des années 1939-1945. La reconstitution de certains clichés cultes de Lee Miller et la succession de gros plans embarrassants à la libération des camps figurent parmi les maladresses d’un film péchant par excès d’académisme.
Dans la baignoire d’Hitler
Quand l’Allemagne envahit la Pologne, Penrose et Miller regagnent Londres. L’Américaine sans permis de travail chronique alors le Blitz, pointant son Rolleiflex sur une machine à écrire en miettes (Remington Silent, 1940) et autres ruines de la ville fantôme, compilées en 1941 dans l’ouvrage choral Grim Glory: Pictures of Britain Under Fire. À l’hiver 1942, officiellement accréditée par l’armée américaine, elle documente l’effort de guerre des femmes restées à l’arrière, avant que le front ne lui tende les bras. La Manche traversée, elle trace l’avancée des troupes alliées en Normandie, comme ses consœurs Martha Gellhorn, Thérèse Bonney, Helen Kirkpatrick ou Margaret Bourke-White. Un grand brûlé à Bricqueville, une botte orpheline dont s’échappe un chapelet de munitions à Saint-Malo, une tondue à Rennes… L’horreur va crescendo et pourtant, rien ne la préparait à la barbarie des camps. « Je vous supplie de croire que tout ceci est vrai », câble-t-elle à Audrey Withers, la très progressiste rédactrice en chef du British Vogue où ses images, assorties de textes ardents que la rétrospective parisienne donne à entendre, font jour sur les abysses de l’Holocauste.

Lee Miller, Remington réduite au silence, Londres, 1940, Lee Miller Archives. ©Lee Miller Archives, England 2025. All Rights ReservedPublished in ‘Grim Glory – Pictures of Britain under fire’; edited by Ernestine Carter; preface by Edward R. Murrow; photographs by Lee Miller & others; 1941; published by Lund Humphries/Scribners, London.
À Buchenwald puis à Dachau, où elle se rend dès leur libération avec son complice David E. Scherman, reporter pour Life, ses portraits de bourreaux oscillent entre raideur et romantisme, comme cette dépouille de SS flottant de profil dans un canal calme. La même grâce sinistre touche Regina Lisso, fille du bourgmestre de Leipzig, en extase après son suicide au cyanure. À Munich, Miller pose songeuse dans la baignoire d’Hitler, lequel se supprime au même moment dans son bunker à Berlin. Farley Farm House, au sud du Sussex, sera son havre après le chaos. Mais comment oublier ? Amour, amitié, maternité, festins primés… Rien n’y fait et Lee, dévastée, remise son passé au grenier. À sa mort en 1977, son fils Antony découvre sa vérité vraie. Ses traumas, son courage, son génie se racontent à Paris, la ville qui l’avait vue renaître.

Lee Miller, La modèle Elizabeth Cowell porte un tailleur Digby Morton, Londres, 1941, Lee Miller Archives. ©Lee Miller Archives, England 2025. All Rights Reserved
« Lee Miller »Musée d’Art moderne de Paris, 11, avenue du Président-Wilson, 75116 ParisDu 10 avril au 2 août
Source:
www.connaissancedesarts.com

