Présentée à Stockholm, Amsterdam, Berlin et Milan, l’exposition « This Will Not End Well » achève sa tournée à Paris. Organisée par le Grand Palais, elle se déploie au Salon d’honneur et à la chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière.
L’œuvre de Nan Goldin est devenue une référence intemporelle de l’histoire de la photographie, passée des marges de l’underground aux plus grands musées internationaux. Son retour en France prend la forme d’une exposition hors norme, à l’image de ses sujets : fragiles, brûlants, irréductibles. Cette rétrospective est la première à proposer une vue d’ensemble de l’œuvre de Nan Goldin en tant que cinéaste, à travers ses diaporamas et vidéos. Pourtant connue pour ses tirages Cibachrome — qui exacerbent couleurs et ombres — l’artiste revendique une autre ambition : « Je n’ai jamais voulu être photographe. J’ai toujours voulu être cinéaste. J’ai trouvé un moyen de faire des films à partir d’images fixes. Et faire des diaporamas me donne le luxe de les rééditer constamment pour refléter ma vision changeante du monde. »
L’activisme comme prolongement de l’œuvre
Et sa vision actuelle du monde se tourne vers la guerre déclenchée le 7 octobre 2023. Depuis, elle qui était fuyante et discrète intervient publiquement. Le 22 novembre 2024, lors de l’inauguration de sa rétrospective à la Neue Nationalgalerie, elle lit un discours dénonçant un « génocide à Gaza et au Liban » et établit un parallèle avec son histoire familiale : « Ce que je vois à Gaza me rappelle les pogroms en Russie auxquels mes grands-parents ont échappé. »
Nan Goldin, Still from Sirens, 2019-2020 © Nan Goldin
Elle affirme alors que son exposition devient « une plateforme politique ». Le jour de l’inauguration parisienne, elle avertit : « Ceci est la dernière itération de “This Will Not End Well”. Je veux encore utiliser ma plateforme pour dire la vérité. Je suis aveuglée par l’obscurité. Que reste-t-il à voir ? Tellement d’horreurs ont été déchaînées ces mois-ci que nous sommes devenus paralysés. Les artistes sont censés être des porte-voix de la vérité, guidant les aveugles hors de leur cécité. Le monde est en train de perdre sa compassion. »

Vue de l’exposition « Nan Goldin, This Will Not End Well » présentée au Grand Palais à Paris en 2026. Photo : © Simon Lerat pour le GrandPalaisRmn
Depuis, l’activisme devient indissociable de sa pratique. Le documentaire Toute la beauté et le sang versé (2022), réalisé par Laura Poitras et récompensé par le Lion d’or à la Mostra de Venise, retrace son combat contre la famille Sackler, propriétaire de Purdue Pharma, qui commercialisait l’OxyContin. Après sa propre dépendance à l’oxycodone, elle fonde en 2017 le collectif P.A.I.N. (Prescription Addiction Intervention Now) et organise des sit-in au MET et au Guggenheim de New York, au musée du Louvre ou à la Tate Britain. Cette mobilisation contribue au retrait du nom Sackler de plusieurs institutions culturelles.
Une cinéaste d’images fixes
Revenons à l’exposition. Dans le Salon d’honneur du Grand Palais, plongé dans un noir théâtral, la scénographe Hala Wardé conçoit cinq pavillons autonomes, chacun enveloppé d’un textile spécifique. Par exemple, le pavillon de The Ballad of Sexual Dependency évoque la salle de cinéma avec un tissu noir absorbant ; celui de The Other Side rappelle les boîtes de nuit grâce à des reflets dorés. Les architectures textiles épousent l’identité de chaque film. Le spectateur circule à tâtons, avançant d’une projection à l’autre dans une semi-obscurité.

Vue de l’exposition « Nan Goldin, This Will Not End Well » présentée au Grand Palais à Paris en 2026. Photo : © Simon Lerat pour le GrandPalaisRmn
Le parcours débute avec The Ballad of Sexual Dependency (1981-2022), chronique de l’underground new-yorkais. Il se poursuit avec The Other Side (1992-2021), hommage à ses amis trans, travestis et drag queens. Les plus récents Memory Lost (2019-2021) et Sirens (2019-2020) abordent l’addiction, tandis que Stendhal Syndrome (2024) s’inspire des Métamorphoses d’Ovide. En dehors des pavillons est projeté Gaza: Notes on a Genocide (2023) qui, selon l’artiste, « constitue la trace de ce qui m’obsède depuis presque trois ans : la nécessité de témoigner ».

Vue de l’exposition « Nan Goldin, This Will Not End Well » présentée au Grand Palais à Paris en 2026. Photo : © Simon Lerat pour le GrandPalaisRmn
La traversée des émotions
Le parcours se prolonge à la chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière avec Sisters, Saints, Sibyls (2004-2022), hommage à sa sœur Barbara, suicidée. Sous la coupole, un promontoire surplombe un mannequin de cire de l’artiste nue, couchée dans un lit d’hôpital, non loin d’une figure masculine foudroyée. Trois écrans géants dominent l’ensemble. La scénographie transforme la chapelle en poste d’observation, rappelant la position surplombante des médecins qui, autrefois, étudiaient leurs patientes de haut.

Nan Goldin, Stills from Sisters, Saints, Sibyls 2004-2022 © Nan Goldin
« Ma soeur fut enfermée dans différentes institutions psychiatriques pendant la majeure partie de son adolescence pour s’être rebellée contre le conformisme extrême de la société, dit Nan Goldin. Sœurs, Saintes et Sibylles est un hommage à Barbara et à toutes les femmes rebelles. » Sincère, lucide, poignante, Nan Goldin se dévoile à travers ses dépendances affectives et son attirance pour les situations émotionnelles extrêmes et instables.

Nan Goldin, French Chris at the Drive-in, N.J, 1979 © Nan Goldin
Pour tous les films de Nan Goldin, la musique agit comme un révélateur d’affects. L’association d’images intimes et d’une bande-son hétérogène – rock, soul, pop, opéra – produit un effet particulier : tout semble plus aigu, plus exposé, plus intense. Une étreinte devient vertigineuse, une fête vire au malaise, un regard bascule dans la mélancolie. On passe de l’empathie au dégoût, de l’émerveillement à l’épuisement émotionnel. Finalement, même si l’indication « attention aux âmes sensibles » n’est pas inscrite à l’entrée, on y pense malgré tout – mais dans un renversement de sens, car Nan Goldin fait précisément très attention aux âmes sensibles.
« This Will Not End Well »Grand Palais,17 Avenue du Général Eisenhower 75008 ParisJusqu’au 21 juin 2026
Source:
www.connaissancedesarts.com

