Annonce publicitairespot_img
AccueilAnalyses & EnquêtesLa nécessité d’une taxe européenne sur les superprofits pétroliers

La nécessité d’une taxe européenne sur les superprofits pétroliers

Pour une compagnie pétrolière, présenter des résultats financiers en plein choc énergétique est un exercice délicat. Il faut rassurer les actionnaires en montrant que l’entreprise fait mieux que ses concurrents, sans pour autant s’en glorifier, au risque de choquer des consommateurs étranglés par la hausse des prix.

En annonçant un bénéfice net en hausse de 51 % au premier trimestre, à 5,8 milliards d’euros, TotalEnergies a clairement contenté les premiers. Mais il lui sera d’autant plus difficile d’échapper au débat sur la taxation de ses profits que les effets de la crise énergétique n’en sont qu’à leurs débuts.

De la gauche à l’extrême droite, les propositions se multiplient pour mettre à contribution les multinationales qui profitent de l’envolée des cours. Le gouvernement, lui, tergiverse. Sébastien Lecornu refuse le « Total bashing » et appelle le groupe à redistribuer volontairement une part de ses profits sous forme de ristournes à la pompe. Le premier ministre jure qu’il « ne ferme aucune porte »… sans pour autant en ouvrir une.

Lire aussi | Article réservé à nos abonnés TotalEnergies : Sébastien Lecornu défend l’entreprise contre la gauche qui veut taxer les « superprofits »

Avant de légiférer dans l’urgence, quelques réalités méritent d’être rappelées. Une taxation nationale des « superprofits » risque d’être économiquement décevante. Les mesures adoptées lors de la précédente crise énergétique, en 2023, avaient rapporté beaucoup moins qu’anticipé. La raison est simple : la majeure partie des bénéfices de TotalEnergies n’est pas réalisée sur le territoire français. Qui plus est, comme le montre une étude de l’Observatoire international de la fiscalité, les multinationales tendent, en période de crise, à loger une part croissante de leurs profits dans les juridictions à faible imposition. Agir dans ce domaine exige une coordination internationale qui, à ce stade, ne verra pas le jour à court terme.

Il faut aussi admettre que disposer d’un champion national, capable de négocier des contrats d’approvisionnement à long terme, d’investir dans des capacités de raffinage et de peser dans les équilibres géopolitiques de l’énergie, constitue un atout stratégique réel, que l’on ne saurait sacrifier par simple posture politique.

La question n’est pas tant de savoir si l’on taxe, mais où et comment. Début avril, l’Allemagne, l’Autriche, l’Espagne, l’Italie et le Portugal ont réclamé à la Commission européenne un prélèvement coordonné sur les groupes énergétiques. La France serait bien inspirée de rejoindre, sans tarder, cette initiative. Ces cinq pays, gouvernés par des majorités aux sensibilités diverses, ont compris qu’à phénomène global, seule une réponse continentale est adaptée. Une taxe européenne permettrait d’éviter les distorsions de concurrence entre Etats membres, de limiter l’optimisation fiscale transnationale, et d’envoyer un message clair : ceux qui tirent profit des conséquences de la guerre doivent faire leur part.

Si la crise se prolonge, refuser de débattre d’une taxation deviendra politiquement intenable à l’échelle nationale. Il est préférable de peser sur la création d’un dispositif européen équilibré que se retrouver contraint d’improviser sous pression d’une Assemblée nationale sans majorité. Les sociétés démocratiques tolèrent mal les inégalités trop visibles : d’un côté, des actionnaires s’enrichissant sur fond de guerre, de l’autre, des automobilistes qui peinent à faire le plein. C’est dans ces tensions que prospèrent les démagogies. Mieux vaut une fiscalité imparfaite, mais légitime, que de laisser prospérer une indignation aux résultats imprévisibles.

Le Monde


Source:

www.lemonde.fr