Amnesty International a averti vendredi que le recours continu du système de justice pénale militaire colombien aux tribunaux militaires pour traiter des meurtres, des actes de torture, des disparitions forcées et d’autres abus graves commis par des soldats et des policiers constituait un moteur structurel de l’impunité.
Dans un nouveau rapport, le groupe de défense des droits humains conclut que le système de justice pénale militaire, connu sous le nom de Justicia Penal Militar (JPM), reste profondément ancré dans les affaires impliquant de potentielles violations des droits humains et des crimes relevant du droit international. Ana Piquer, directrice d’Amnesty International pour les Amériques, a déclaré que la poursuite de l’intervention « n’est pas une erreur technique » mais « un obstacle structurel qui contribue à l’impunité ».
Bien que le cadre constitutionnel et juridique de la Colombie ait subi d’importantes réformes depuis les années 1990 et que la Cour constitutionnelle ait jugé à plusieurs reprises que les affaires relatives aux droits de l’homme relèvent des tribunaux ordinaires, les juges et procureurs militaires continuent de revendiquer leur compétence sur les allégations d’homicide, de force excessive et d’autres fautes graves de la part des forces armées et de la police nationale. L’analyse réalisée par Amnesty International sur 398 conflits de compétence portés devant la Cour constitutionnelle entre 2021 et 2024 a révélé que les acteurs judiciaires militaires et civils attribuent toujours à tort ces affaires au JPM, ce qui fait souvent dérailler les enquêtes et entraver l’accès des victimes à la justice.
Bien que la police nationale soit formellement une institution civile, ses membres continuent de faire l’objet d’enquêtes et de procès au sein de la juridiction militaire. Amnesty International a fait valoir que cette pratique viole directement les normes internationales, qui interdisent aux juges militaires de connaître des affaires impliquant des civils ou des violations potentielles des droits humains. Selon l’organisation, la seule solution durable est un amendement constitutionnel soustrayant complètement la police nationale du champ de la juridiction pénale militaire.
En vertu de la Convention contre la torture, la Colombie est tenue de veiller à ce que toutes les allégations de torture fassent l’objet d’enquêtes et de poursuites par des autorités impartiales et compétentes. Au niveau national, le problème réside dans l’ambiguïté persistante de l’article 221 de la Constitution colombienne et du Code pénal militaire, qui autorisent toujours des manœuvres juridictionnelles. La constitution du pays continue de placer la police nationale civile sous la juridiction pénale militaire, et la définition légale des crimes « commis au cours du service » est suffisamment large pour inviter à une extension. En conséquence, les affaires d’homicide et d’abus d’autorité liées aux opérations policières continuent de migrer vers le système militaire, malgré trois décennies de décisions de la Cour constitutionnelle exigeant le contraire.
Amnesty International situe les échecs signalés aujourd’hui dans un contexte vieux de plusieurs décennies. L’organisation a mis en lumière des cas emblématiques tels que la disparition forcée de Luis Fernando Lalinde et de Nydia Erika Bautista dans les années 1980, où les tribunaux militaires ont assumé leur compétence et où l’impunité persiste quatre décennies plus tard. La même dynamique, note le rapport, a marqué les enquêtes sur les manifestants blessés ou tués par des agents de la police nationale au cours des 20 dernières années. Même si la jurisprudence colombienne indique clairement que ces affaires doivent être traitées par des tribunaux civils, les procureurs et les juges des deux systèmes les dirigent à tort vers le JPM, ce qui retarde les procédures et compromet la responsabilité.
Amnesty International a appelé le gouvernement colombien à exclure constitutionnellement la police nationale de la juridiction militaire, à adopter des réformes législatives qui interdisent expressément au JPM de traiter les crimes liés aux droits humains, à empêcher les autorités militaires d’ouvrir de telles enquêtes en premier lieu et à exiger que toutes les affaires en cours soient immédiatement transférées au système de justice pénale ordinaire. L’organisation a également préconisé une formation complète et obligatoire des opérateurs de justice militaire et civile sur les normes internationales et la jurisprudence de la Cour constitutionnelle.
























