Producteur reconnu de la scène électro arabe (Aïta mon amour, Frigya…), Khalil Epi a filmé pendant un an des traditions musicales aux quatre coins de son pays, la Tunisie. En résulte un époustouflant film-concert, où l’électro redonne souffle à des pratiques séculaires. Un moment de grâce hier, 7 avril 2026, dans le cadre du festival Banlieues Bleues.
Une salve de youyous s’envole pour inaugurer le Bal Chavaux, toute nouvelle salle de concert à Montreuil, sise dans l’ex-cinéma Méliès. Derrière ses machines, ses pads, son clavier, un homme s’agite, tourne des boutons, esquisse des pas de danse. Solo. Derrière lui, sur trois écrans de cinéma, en mode panoramique, des milliers de visages l’accompagnent : des bergers, des membres d’une confrérie, un chœur de femmes… Des visages – souriant, chantant, rayonnant, émouvant – de son pays, la Tunisie. Des gens sur la toile, bientôt rejoints sur la piste de danse, par ce public de Banlieues Bleues, de chair et d’os… En incipit de ce film-concert, cette phrase sur l’écran : « Je veux rendre un hommage sincère à celles et ceux qui m’inspirent quotidiennement ».
Cette création virtuose, immersion visuelle et auditive, entre traditions tunisiennes, sons électro et documentaire cinématographique, Khalil Epi la mijotait depuis longtemps. Ce producteur incontournable dans le paysage des musiques électroniques arabes, remarqué pour ses projets comme Frigya ou Aïta mon amour, et ses collaborations avec N3rdistan, Deena Abdelwahed ou Ammar 808, se questionnait sur son chemin : « Dans ma pratique, j’ai toujours emprunté et mixé des musiques populaires de mon pays, ou des traditions nord-africaines… Mais au fond, je ressentais cette frustration d’extraire ces expressions de leur environnement : ce milieu qui leur donne tout leur sens », explique ce fils d’un documentaliste, conservateur de la prestigieuse phonothèque de Tunis.
Enregistrer sa grand-mère
Diplômé du conservatoire – violon, flûte traversière, guitare jazz – et d’une école de cinéma, il décide, pour résoudre son dilemme, de réunir ses deux passions. Et de s’embarquer pendant un an, caméra au poing, dans un road trip à travers son pays pour filmer ses différentes musiques. Le complice de son aventure ? Son propre père. Qui ne sera d’ailleurs pas le seul membre de sa famille impliqué dans ce périple. Khalil nomme son projet « Aïchoucha », surnom de sa grand-mère Aïcha, « la première personne que j’ai enregistrée sur mon magnétophone lors de ses séjours chez nous. Je devais avoir quatre ans, sourit-il. Cette authentique Sfaxienne racontait des historiettes, des contes, poussait la chansonnette… Des petites fables pour décrire la vie d’avant, la façon de manger, de faire des pâtes… » Bref, une vie, un quotidien simple et riche de sens.
Avec son père et son équipe, Khalil sillonne donc son pays, à la rencontre de ces sons qui le composent : des transes soufies de la confrérie d’Issaouiya au chant a cappella « Mlalya » d’Ons, chanteuse de la région Siliana, porteuse d’émotion à l’état pur ; des chants bédouins interprétés par les femmes rguebs dans les hauteurs du centre-ouest, aux traditions sonores des bergers nomades du mont Semmama ; des poésies séculaires des troubadours Ghbonton aux vestiges musicaux amazighs préservés, sans oublier la beauté transcendante du classique mâlouf… Khalil Epi nous fait voyager en 11 chapitres, au fil d’une immersion époustouflante de beauté, dans une mosaïque de paysages et de musiques. « Je voulais révéler toute l’éclectique richesse de mon petit pays, et la multiplicité de ses héritages », confesse-t-il.
Réinterpréter les traditions
Mais non content de dévoiler ces traditions musicales brutes, le musicien les sublime aussi par son art des machines et des samples. Les chants de berger résonnent à l’écran, des voix vibrantes s’élèvent, un hautbois pousse sa mélopée, et ils deviennent matière sonore à travailler, au fil d’une écriture tour à tour élaborée et improvisée. Khalil change leur volume, leur grain, il les sample, les malaxe, leur ajoute des basses lourdes, des polyrythmies ou son propre chant… Il fabrique des hymnes, des refrains. Sous son doigté, des psalmodies virent au rap. Le tout avec un infini respect. « Je m’oppose à toute idée de fusion. Depuis les années 1970, des groupes de rock ou de jazz ajoutent des épices « indiennes » ou « gnawa » à leurs compositions. Mais au final, leur art reste « rock » ou « jazz ». Ce n’est pas mon propos. Je ne perçois pas l’électro comme un genre, mais comme un outil, qui me permet de « réinterpréter » ces musiques », analyse celui qui voit dans l’électro une manière de « rafraîchir, de remixer, de faire renaître les traditions ». D’ailleurs, l’homme questionne aussi cette opposition entre « traditions » et « modernité ». « Finalement, la tradition, c’est ce qui reste dans le temps, donc ce qui a su s’adapter et évoluer », argumente-t-il.
Ici, au Bal Chavaux, pour Banlieues Bleues, il en fait la brillante et bouleversante démonstration. Sous leur nouveau lustre, ces patrimoines tunisiens résonnent dans toute leur vivacité et laissent éclater leur pouvoir extatique, invitant le public à la joie et à la danse. Mais au-delà du savoir-faire et du talent indéniable du musicien, qui jongle avec les sons, les images, les scènes de la vie quotidienne, les paroles collectées et une bonne dose d’humour, c’est bien l’humanité et la tendresse qui resteront les maître-mots de ce film-concert. Loin des démarches surplombantes, l’homme, discret, s’efface derrière ses machines, laissant toute la place à ces visages, ces gens, « celles et ceux qui l’inspirent quotidiennement ». Bien vite, éclate sa jubilation et sa joie sincère. Celle de l’enfant qui apparaît sur la dernière image vintage, sautant sur le ventre de sa grand-mère : Aïchoucha.
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Source:
www.rfi.fr

