Alors que la Libye tente une nouvelle fois de sortir de quinze années de divisions, une crise beaucoup moins visible se développe loin de Tripoli et de Benghazi. Dans le Fezzan, au cœur du Sud libyen, une nouvelle force armée défie les troupes de Khalifa Haftar et remet en question l’image d’un territoire définitivement placé sous l’autorité du camp oriental. Derrière ces affrontements encore localisés se joue une bataille beaucoup plus importante : celle du contrôle des frontières, des routes sahariennes, des hydrocarbures et des équilibres reliant désormais la Libye au Niger, au Tchad et au Soudan. À mesure que certaines anciennes alliances se fissurent, le désert libyen pourrait devenir l’un des principaux foyers de recomposition du pouvoir dans le pays.
Le Sud libyen sort de l’ombre
Pendant des années, les regards se sont concentrés sur Tripoli, Benghazi et la confrontation entre les deux grands pôles de pouvoir libyens. Pourtant, loin des centres politiques du Nord, quelque chose est en train de bouger dans le Fezzan. Depuis le début de l’année 2026, une nouvelle organisation armée, la Chambre des opérations pour la libération du Sud (COLS), conteste ouvertement la présence des forces de Khalifa Haftar dans cette immense région désertique. Dirigé par Mohamed Wardougou, un commandant issu de la communauté touboue, le mouvement affirme vouloir mettre fin à l’emprise du clan Haftar sur le Sud. Ce qui aurait pu être considéré comme une dissidence périphérique mérite désormais une attention beaucoup plus sérieuse : la multiplication des opérations contre l’Armée nationale libyenne montre que le contrôle du Fezzan est moins incontestable qu’il ne paraissait.
Al-Wigh, l’attaque qui a brisé une certitude
Le 12 juillet 2026, les hommes de la COLS ont attaqué une position militaire près d’Al-Wigh, dans l’extrême sud de la Libye, non loin des frontières du Niger et du Tchad. Des images diffusées après l’opération ont montré des installations incendiées, du matériel saisi et des militaires capturés. D’autres opérations ont ensuite été revendiquées contre des positions associées au camp Haftar. Dans cette région difficilement accessible aux journalistes et observateurs indépendants, les bilans diffusés par les groupes armés doivent naturellement être considérés avec prudence. Mais l’importance politique de ces attaques dépasse la question du nombre de combattants engagés ou des pertes enregistrées. Elles ont démontré qu’une force organisée était désormais capable de frapper l’appareil militaire de Haftar dans une zone que son camp présentait depuis plusieurs années comme sécurisée. Une certitude vient ainsi d’être ébranlée : celle d’un Sud durablement verrouillé par Benghazi.
Mohamed Wardougou, l’ancien allié qui connaît le système de l’intérieur
Le profil de Mohamed Wardougou rend cette rébellion particulièrement embarrassante pour le camp Haftar. Le chef de la COLS n’est pas un acteur étranger aux équilibres du Fezzan. Issu de la communauté touboue, dont les réseaux traversent les frontières entre la Libye, le Niger et le Tchad, il a lui-même évolué dans l’environnement sécuritaire associé aux forces de Haftar. Son retournement révèle l’une des principales vulnérabilités du système construit dans le Sud : l’autorité ne repose pas uniquement sur des bases militaires, des armes ou des hommes, mais sur une architecture complexe d’alliances avec des tribus, des commandants locaux et des groupes armés. Wardougou accuse aujourd’hui le camp Haftar d’accaparer les richesses du Fezzan et de marginaliser ses habitants. Il affirme vouloir réunir Toubous, Touaregs et Arabes autour d’un même mouvement. La réalité et l’étendue de cette coalition restent cependant difficiles à établir. Les effectifs exacts de la COLS, ses moyens financiers et l’origine de son armement demeurent largement opaques.
La question sensible des soutiens de Tripoli
Une autre interrogation accompagne l’ascension de Mohamed Wardougou : qui soutient réellement sa rébellion ? Plusieurs spécialistes de la Libye ont évoqué la possibilité d’une assistance provenant de réseaux liés au camp occidental et aux autorités de Tripoli, qui auraient naturellement intérêt à empêcher Khalifa Haftar de transformer son emprise militaire sur le Sud en domination nationale. Wardougou dément bénéficier d’un tel soutien. En l’absence de preuves publiques permettant d’identifier clairement les circuits de financement ou d’armement de la COLS, cette hypothèse ne peut être présentée comme un fait établi. Elle reste néanmoins essentielle à surveiller. Si une implication directe de réseaux proches de Tripoli venait à être démontrée, la crise changerait de dimension : ce qui apparaît aujourd’hui comme une insurrection méridionale pourrait devenir l’un des nouveaux terrains de la confrontation indirecte entre les deux principaux pôles du pouvoir libyen.
Le véritable danger pour Haftar : les loyautés commencent à bouger
L’apparition d’une nouvelle rébellion serait moins préoccupante pour Benghazi si elle constituait un phénomène isolé. Or d’autres ruptures sont apparues dans l’architecture des alliances du Sud. Hassan Al-Zadma, commandant de la Brigade 128 et figure importante des Ouled Slimane, s’est notamment éloigné du camp Haftar après des tensions avec Saddam Haftar. Cette évolution éclaire la nature particulière du pouvoir construit dans le Fezzan. Khalifa Haftar n’a jamais administré cette région comme un État gouverne une province parfaitement intégrée. Son camp y a progressivement étendu son influence en combinant puissance militaire, contrôle des ressources et accords avec les acteurs capables de maîtriser les territoires et les routes. Ce système peut fonctionner tant que les intérêts convergent. Il devient beaucoup plus vulnérable lorsque les partenaires locaux commencent à considérer que leur fidélité leur rapporte moins que leur autonomie. Dans le désert libyen, une position militaire peut être reprise. Une alliance politique perdue est parfois beaucoup plus difficile à reconstruire.
Saddam Haftar face à son premier grand test dans le Sud
La crise du Fezzan intervient au moment où une autre question devient incontournable : celle de l’avenir du système construit par Khalifa Haftar. Le maréchal reste la figure centrale du pouvoir militaire oriental, mais ses fils occupent désormais des responsabilités croissantes. Saddam Haftar s’est imposé comme l’un des hommes les plus puissants de cet appareil et son influence dépasse désormais largement la seule sphère militaire. Après les attaques dans le Sud, il s’est rendu à Sabha pour rencontrer les responsables militaires et examiner la préparation des unités présentes dans la région. Ce déplacement témoigne de l’importance accordée à la situation par Benghazi. Le Fezzan devient ainsi également un test pour la nouvelle génération du clan Haftar : celle-ci doit prouver qu’elle est capable non seulement de commander des forces, mais aussi de conserver les alliances locales qui ont permis à son père d’étendre son influence sur une grande partie du territoire libyen.
Pourquoi le Fezzan est l’une des clés de la Libye
Sur une carte politique, le Fezzan peut sembler périphérique. Sur une carte géopolitique, il est au centre de presque tout. Le Sud libyen ouvre sur l’Algérie, le Niger, le Tchad et le Soudan. Il constitue l’un des principaux points de passage entre la Méditerranée et l’Afrique subsaharienne. La région possède ou donne accès à des ressources énergétiques considérables et se trouve traversée par des routes commerciales anciennes qui sont également empruntées par les réseaux de contrebande de carburant, de stupéfiants et d’armes ainsi que par les filières de migration irrégulière. Contrôler le Fezzan signifie donc bien davantage que contrôler du désert. Cela signifie maîtriser des frontières, des ressources, des corridors économiques et une partie des connexions stratégiques entre l’Afrique du Nord et le Sahel. C’est précisément ce qui rend la crise actuelle potentiellement beaucoup plus importante que ne le laisse penser le caractère encore limité des affrontements.
Du Niger au Tchad, le Sud libyen devient un enjeu régional
La géographie explique également pourquoi une déstabilisation durable du Fezzan pourrait rapidement dépasser les frontières libyennes. Au sud-ouest se trouve le Niger, dont l’équilibre politique et diplomatique a profondément changé depuis le coup d’État de 2023. Plus à l’est, le Tchad constitue un verrou stratégique entre le Sahara, le Sahel et le Soudan. Les populations et réseaux économiques présents dans ces régions ne s’arrêtent pas aux frontières nationales. Les Toubous, notamment, disposent de liens historiques et familiaux de part et d’autre des frontières libyenne, tchadienne et nigérienne. Les routes utilisées pour le commerce peuvent également servir aux trafics et aux mouvements de combattants. La question du contrôle des postes frontaliers devient dès lors essentielle : perdre une position isolée dans le désert peut sembler militairement secondaire, mais perdre progressivement le contrôle des corridors sahariens peut modifier tout l’équilibre régional.
L’ombre de la guerre au Soudan s’étend jusqu’au Fezzan
À l’est du Fezzan se déroule une guerre dont les conséquences dépassent déjà largement les frontières soudanaises. Le conflit entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide a bouleversé les équilibres du Darfour et transformé les espaces frontaliers reliant le Soudan, le Tchad et la Libye en zones particulièrement sensibles. Hommes, véhicules, carburant, marchandises et potentiellement armes empruntent des réseaux qui existaient bien avant le déclenchement de la guerre. Le 24 août, les autorités tchadiennes ont accusé l’armée soudanaise d’avoir poursuivi et frappé par drones des convois entrés au Tchad depuis la Libye. L’identité exacte des occupants des véhicules n’a pas été établie publiquement et doit donc rester présentée avec prudence. Mais l’incident révèle à lui seul l’interconnexion croissante des crises régionales. La frontière entre une crise « libyenne », « tchadienne » ou « soudanaise » devient parfois difficile à tracer lorsqu’il s’agit des réseaux logistiques qui parcourent le Sahara.
Un corridor stratégique entre le Fezzan, le Tchad et le Darfour
Cette évolution conduit à regarder autrement la carte du continent. Du sud de la Libye jusqu’au Darfour, en passant par le nord du Tchad, se dessine progressivement un continuum sécuritaire où les conflits nationaux peuvent se nourrir des mêmes réseaux transfrontaliers. Cela ne signifie pas que les crises libyenne et soudanaise constituent une seule guerre. Ce serait une simplification excessive. Mais leurs espaces logistiques se chevauchent de plus en plus. Plusieurs analyses ont par ailleurs documenté les relations entretenues entre le camp Haftar et les Forces de soutien rapide soudanaises. Dans ce contexte, toute modification durable du rapport de force dans le Fezzan pourrait affecter les routes d’approvisionnement, les trafics, les déplacements de combattants et les équilibres politiques bien au-delà de la Libye. Le Sud libyen devient ainsi l’un des espaces où les crises d’Afrique du Nord et du Sahel commencent à se rencontrer.
Russie, Turquie, Égypte et Émirats : les puissances étrangères en arrière-plan
La crise du Fezzan ne peut pas non plus être séparée du jeu des puissances étrangères qui influence la Libye depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011. La Turquie demeure un partenaire militaire majeur des autorités de Tripoli. L’Égypte et les Émirats arabes unis ont historiquement entretenu des relations étroites avec Khalifa Haftar. La Russie a, elle aussi, développé une implantation militaire et stratégique importante dans les zones contrôlées par le camp oriental, tandis que le repositionnement russe en Afrique donne au territoire libyen une importance dépassant largement la politique intérieure du pays. Le Fezzan possède dans ce dispositif une valeur particulière : il constitue une porte vers le Sahel et l’Afrique subsaharienne. Rien ne permet cependant d’affirmer que les affrontements actuels seraient directement orchestrés par ces puissances. Leur présence forme plutôt l’arrière-plan stratégique d’une crise dont les principaux acteurs restent, pour l’instant, libyens.
Au même moment, la Libye tente de relancer son processus politique
Le paradoxe est saisissant. Alors que le Sud montre les limites du contrôle territorial et sécuritaire du pays, les acteurs politiques libyens tentent parallèlement de relancer un processus destiné à réunifier les institutions. Fin août 2026, des représentants des camps rivaux ont franchi une nouvelle étape dans la feuille de route politique soutenue par les Nations unies, avec l’objectif de résoudre les contentieux juridiques et institutionnels qui empêchent depuis des années l’organisation d’élections nationales. Le processus prévoit notamment l’objectif d’élections présidentielle et législatives dans un délai maximal de vingt-quatre mois. L’ONU a salué cette avancée tout en appelant les responsables libyens à transformer les engagements politiques en décisions concrètes. Cette évolution offre une nouvelle possibilité de sortie de crise, mais elle met surtout en lumière une contradiction fondamentale : la Libye cherche à reconstruire l’unité de ses institutions alors que l’unité réelle de son territoire reste profondément inachevée.
Haftar est-il réellement en train de perdre le Sud ?
À ce stade, la réponse doit rester prudente : non, Khalifa Haftar n’a pas perdu le Fezzan. Ses forces disposent toujours de moyens militaires considérables, de bases, de positions stratégiques et de nombreux alliés locaux. Rien ne permet non plus d’affirmer que la COLS possède aujourd’hui la capacité nécessaire pour conquérir durablement les principales villes ou infrastructures du Sud. Présenter la situation comme un effondrement imminent du pouvoir de Haftar serait donc aller plus loin que les faits disponibles. Mais l’évolution actuelle remet en cause quelque chose d’essentiel : le récit d’un Fezzan définitivement pacifié et placé sous le contrôle incontestable de Benghazi. Les attaques se multiplient, certaines alliances se défont et le commandement oriental est obligé de renforcer son attention sur la région. Le problème n’est pas encore territorial. Il est politique.
Le scénario que Benghazi redoute : l’effet domino
C’est probablement ici que se trouve la véritable clé des prochains mois. Si Mohamed Wardougou et ses hommes restent capables uniquement de mener des raids rapides contre des positions isolées avant de se retirer dans le désert, le camp Haftar devrait conserver les moyens de contenir la menace. Mais si d’autres commandants, tribus ou groupes armés commencent à changer d’alliance, la situation pourrait évoluer beaucoup plus rapidement. Une multiplication des défections fragiliserait le système de contrôle sans nécessiter de grande bataille militaire. Le seuil critique serait franchi si une coalition hostile à Benghazi parvenait à tenir durablement des postes frontaliers, des villes, des bases aériennes, des axes stratégiques ou des infrastructures pétrolières. À ce moment-là, il ne serait plus question d’une insurrection périphérique mais d’une véritable recomposition du rapport de force national.
Le Fezzan pourrait décider du prochain équilibre libyen
Depuis quinze ans, la Libye est presque toujours racontée depuis Tripoli et Benghazi. Il faudra peut-être désormais apprendre à la regarder depuis Sabha, Mourzouq, Al-Wigh et ces postes perdus dans l’immensité saharienne. Car le Fezzan concentre presque toutes les contradictions qui empêchent encore la reconstruction de l’État libyen : faiblesse institutionnelle, rivalités communautaires, groupes armés, hydrocarbures, contrebande, migrations, compétition entre Tripoli et Benghazi, ambitions du clan Haftar, influence des puissances étrangères et prolongement des crises du Sahel et du Soudan. Les affrontements qui s’y déroulent ne constituent pas encore une nouvelle guerre civile. Ils ne prouvent pas davantage que Khalifa Haftar serait sur le point de perdre le Sud. Mais ils constituent un avertissement qu’il serait dangereux de sous-estimer. Le système construit par le maréchal repose sur une puissance militaire considérable, mais aussi sur un réseau de fidélités dont la solidité est désormais mise à l’épreuve. Dans le désert libyen, ce ne sont peut-être pas encore les frontières qui bougent. Ce sont les loyautés. Et lorsque les loyautés commencent à changer en Libye, les rapports de force finissent rarement par rester immobiles.
(*) Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et tribunes, il s’intéresse aux enjeux de société, à la gouvernance et aux transformations du monde contemporain.


