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Géopolitique à la croisée du droit et de l’Histoire de la connaissance : l’enjeu de l’éducation et ses conséquences pour l’avenir

L’Histoire de l’humanité est intimement liée à l’histoire de la connaissance. Depuis les premières civilisations, le pouvoir politique, religieux, économique ou militaire s’est souvent construit autour de la maîtrise du savoir. C’était la géostratégie du moment. Les peuples qui ont investi dans l’éducation ont généralement connu une plus grande stabilité, une meilleure prospérité et une capacité supérieure à influencer leur environnement. À l’inverse, les sociétés qui ont négligé la transmission des connaissances ont souvent connu le déclin. Les exemples ne manquent pas.

C’est la raison pour laquelle le 20e siècle a vu des Etats signer des instruments juridiques internationaux en matière d’éducation et d’accès à la formation. Mais il faut attendre ce siècle pour consacrer ce droit dont nombre d’Etats feront une obligation. Les valeurs transmises à nos enfants font en effet la jeunesse qui demain dirigera le monde. Ce constat doit responsabiliser chacun.

En effet, si d’aucuns estiment de nos jours que « le maître des semi-conducteurs et des puces sera le maître du monde », notamment via l’IA, nul ne peut remplacer le génie de l’esprit humain en sa richesse et en sa profondeur.

Même si en ce 21e siècle, la géostratégie est déléguée en partie à l’IA, la lumière du progrès de l’humanité reste une affaire humaine, qu’il faut préserver, en ses valeurs et dans le creuset d‘une connaissance, laquelle ne se réduit pas à l’outil précieux de l’IA, qui doit demeurer un assistant et pas un guide. L’éducation et la formation sont une priorité. Cet aphorisme n’est pas neuf.

Après avoir vaincu la bête cruelle et de terreur qui aurait pu manger tous ses enfants lors de la Seconde Guerre mondiale, la communauté internationale se dote, en 1948, pour éviter un retour des choses, toujours possible via l’ignorance et la manipulation, de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

Elle énonce en son article 26 : toute personne a droit à l’éducation ; l’enseignement élémentaire doit être gratuit et obligatoire ; l’enseignement technique et professionnel doit être généralisé ; l’enseignement supérieur doit être accessible à tous selon le mérite. Cette Déclaration n‘est pas contraignante, mais inspirante.

Le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels adopté en 1966, entré en vigueur en 1976, et, aujourd’hui ratifié par plus de 170 Etats, souligne en ses articles 13 et 14 : le droit universel à l’éducation ; la gratuité progressive de l’enseignement secondaire ; l’accessibilité de l’enseignement supérieur, et, l’obligation pour les États de développer un système scolaire complet.

Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques de 1966 ne contient pas un droit général à l’éducation, bien que son article 18 protège la liberté des parents dans l’éducation religieuse et morale de leurs enfants. Cela n’en garantit pas le bon usage, dans une éducation de liberté. L’article 24 protège les droits de l’enfant.

En 1981 voit le jour la Charte africaine des Droits de l’Homme et des Peuples, souvent appelée Charte de Banjul, qui reconnaît le droit à l’éducation. Elle est adoptée à Nairobi, au Kenya, par l’Organisation de l’unité africaine (OUA), aujourd’hui Union Africaine (UA), mais elle n’est entrée en vigueur qu’en 1986. L’article 17 précise que « toute personne a le droit à l’éducation et que l’État a le devoir de veiller à la promotion et à la protection de la morale et des valeurs traditionnelles reconnues par la communauté». Et l’article 25 oblige « les États parties à promouvoir et assurer le respect des droits et libertés contenus dans la Charte, y compris par l’enseignement et l’éducation ».La Charte Africaine des Droits et du Bien-être de l’Enfant garantit, en son article 11, le droit à l’éducation. Elle a été adoptée en 1990 lors du sommet de l’Organisation de l’unité africaine (aujourd’hui l’Union africaine) à Addis-Abeba, en Éthiopie.

Adopté par l’OEA (Organisation des Etats Américains) en 1988, le Protocole de San Salvador complète la Convention américaine relative aux Droits de l’Homme, reconnaît explicitement le droit à l’éducation.Il garantit l’accès à l’éducation primaire gratuite et progressive pour les niveaux supérieurs.

Au sujet des enfants, et c’est rassurant, la Convention relative aux Droits de l’Enfant de 1989, adoptée à New York, est aujourd’hui le Traité de droits humains le plus universellement ratifié. Ses articles 28 et 29 concernent l’enseignement primaire obligatoire et gratuit ; la réduction de l’abandon scolaire ; l’accès à l’enseignement secondaire, et, le développement de la personnalité et du respect des droits humains.

La Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, adoptée en 2000, reconnaît également le droit à l’éducation à son article 14.

Du point de vue des Traités, voilà vers quoi tend l’humanité. Nul n’ignore que de tous temps, c’est le « pouvoir » qui a été dépendant du « savoir » et donc de la « connaissance », ce qui implique éducation et formation. Même si parfois on peut imaginer l’inverse, à tort.

La question se pose de savoir comment a évolué le monde sous cet angle, avant les instruments juridiques du 20e siècle et comment va le monde vu par le prisme de l’éducation.

Dans l’Antiquité, l’accès à l’éducation est réservé à une minorité. En Égypte, les scribes, forment une élite indispensable à l’administration du royaume. En Mésopotamie, les écoles de tablettes d’argile enseignent l’écriture cunéiforme à un nombre limité d’élèves.

Dans la Grèce antique, l’éducation est davantage développée, notamment à Athènes, où philosophie, rhétorique et mathématiques contribuent à façonner la pensée occidentale. Toutefois, cette instruction demeurait largement inaccessible aux esclaves, aux femmes et aux classes populaires.

En Chine, les dynasties impériales mettent progressivement en place un système fondé sur les examens administratifs, permettant à certains individus talentueux d’accéder aux responsabilités publiques. Cette tradition du mérite par l’étude marque profondément la culture asiatique jusqu’à nos jours.

Au Moyen-Orient, le monde arabo-musulman connaît entre les 8e et 13e siècles un âge d’or intellectuel remarquable. Les bibliothèques de Bagdad, Cordoue ou Le Caire conservent et développent les savoirs grecs, persans et indiens. Les sciences, les mathématiques, la médecine et l’astronomie y prospèrent sous l’influence d’une civilisation qui valorise fortement la connaissance.

Dans les Amériques précolombiennes, les civilisations maya, aztèque et inca disposent également de systèmes de transmission des connaissances, bien que différents des modèles européens ou asiatiques. Les savoirs astronomiques, agricoles et administratifs y sont souvent réservés à certaines catégories sociales.

En Europe médiévale, l’éducation est principalement assurée par les institutions religieuses. Les monastères et les écoles cathédrales préservent une partie du savoir antique. Cependant, seule une minorité de la population a accès à l’instruction. Les universités fondées à partir du 12e siècle, marquent néanmoins une étape essentielle dans l’organisation du savoir.

Cela étant, à propos des premières universités, il convient de rappeler que les plus anciennes universités en activité voient le jour en Afrique du Nord. Influencées par la soif de connaissances des musulmans au cours de l’âge d’or islamique, les quatre plus anciennes universités du monde ont été fondées entre le 8e et le 10e siècle en Tunisie, au Maroc, en Egypte et au Mali. Il s’agit de : l’université Zitouna à Tunis, en Tunisie, créée vers 737 ; l’université Al Quaraouiyine à Fès, au Maroc, fondée en 859 par Fatima al-Fihriya ; l’université Al-Azhar au Caire, en Egypte, qui existe depuis 970 ; l’université de Sankoré-Tombouctou, au Mali, fondée en 989. Après l’an mil, l’université de Bologne, en Italie, est fondée en 1088, et est historiquement considérée comme la première véritable université d’Europe occidentale, qui a inventé le terme « universitas ». Puis vient l’université d’Oxford au Royaume-Uni, qui remonte à 1096.

La Renaissance transforme profondément la situation en matière de connaissance par la formation. L’invention de l’imprimerie permet une diffusion sans précédent des livres et des idées. L’éducation cesse progressivement d’être le privilège exclusif des élites. Les Lumières renforcent encore cette dynamique en affirmant que l’instruction constitue un moyen d’émancipation individuelle et collective.

Les 19e et 20e siècles voient l’émergence de l’enseignement obligatoire dans de nombreux pays. L’alphabétisation massive devient l’un des principaux moteurs du développement économique, industriel et scientifique. Les États comprennent que former leur population représente un investissement stratégique autant qu’un devoir social.

Aujourd’hui, l’éducation constitue plus que jamais un enjeu géopolitique majeur. Les pays qui investissent massivement dans leurs écoles, leurs universités et leur recherche préparent leur puissance future. La compétition mondiale se joue désormais autant dans les laboratoires, les centres de recherche et les universités que sur les terrains militaires ou diplomatiques.

L’Asie illustre particulièrement cette évolution. La Corée du Sud, le Japon, Singapour et, dans une certaine mesure, la Chine ont fait de l’éducation une priorité nationale. Leurs performances scolaires, leur capacité d’innovation et leur compétitivité économique sont largement liées à cet investissement constant dans le capital humain.

Dans le monde arabe et africain, des progrès significatifs sont également observés. Le Maroc, notamment, a engagé depuis plusieurs années des réformes ambitieuses visant à améliorer l’accès à l’enseignement, à renforcer la qualité des formations et à développer l’enseignement supérieur. Plusieurs pays africains investissent désormais davantage dans l’éducation, conscients qu’elle constitue la condition essentielle du développement durable.

Cependant, les inégalités demeurent considérables. Dans certains États, l’accès à l’éducation reste limité par la pauvreté, les conflits armés, les difficultés géographiques ou les discriminations sociales. Les filles sont encore les premières victimes de ces obstacles.

L’Afghanistan constitue aujourd’hui l’un des exemples les plus préoccupants. Les restrictions imposées à l’éducation des filles privent des millions de jeunes personnes d’un droit fondamental. Une société qui empêche une partie de sa jeunesse d’apprendre compromet non seulement son avenir économique mais également son développement humain, scientifique et culturel.

D’autres régions du monde connaissent également des difficultés importantes en raison des guerres, de l’instabilité politique ou de la faiblesse des infrastructures éducatives. Chaque enfant privé d’école représente une perte pour l’ensemble de l’humanité.

Les religions ont joué et jouent encore ci et là un rôle complexe dans cette Histoire de l’éducation à travers le temps. Elles ont souvent été des vecteurs de transmission du savoir, fondant écoles, universités, bibliothèques et centres d’études. Mais elles ont parfois également contribué à restreindre certains accès à la connaissance lorsque des interprétations dogmatiques ont prévalu sur l’esprit critique et la recherche scientifique.

L’enjeu contemporain consiste précisément à concilier héritages culturels, convictions religieuses, progrès scientifique et liberté de conscience. Une éducation moderne ne doit pas opposer les cultures ; elle doit permettre de comprendre le monde dans sa diversité. Elle doit conduire à un vivre-ensemble dans la paix respectueuse.

Si l’Asie et l’Afrique ont compris que l’avenir c’est l’éducation et la formation, l’Europe, en particulier, se trouve aujourd’hui face à un défi majeur. Si elle demeure l’une des régions les plus éduquées du monde, plusieurs indicateurs montrent des difficultés croissantes : baisse du niveau dans certaines disciplines fondamentales, perte d’attractivité relative de certaines universités, difficultés de concentration des élèves et influence croissante des écrans sur les apprentissages.

Les réseaux sociaux ont profondément transformé le rapport à la connaissance. L’information est partout disponible, mais la capacité à la vérifier, à l’analyser et à la hiérarchiser devient plus difficile. L’abondance d’informations ne garantit pas la compréhension. Il s’agit donc de remettre à leurs places les priorités, si l’on veut investir dans un avenir éclairé, compétent et libre.

Les États-Unis, longtemps considérés comme la référence universitaire mondiale, continuent d’abriter certaines des meilleures universités de la planète. Toutefois, leur système éducatif présente également des inégalités importantes et des performances parfois contrastées selon les niveaux d’enseignement.

Au-delà des chiffres et des classements, la véritable question est celle de la formation de l’esprit humain.

L’éducation ne consiste pas seulement à accumuler des connaissances. Elle permet de développer le raisonnement, le discernement, le libre arbitre, la créativité et la capacité d’exercer un jugement éclairé.

Cette réflexion devient particulièrement importante à l’ère de l’intelligence artificielle. Celle-ci représente une avancée technologique majeure. Elle peut accélérer la recherche, améliorer l’accès à l’information, faciliter l’apprentissage et résoudre des problèmes complexes. Cependant, elle comporte également des risques. Une société qui déléguerait systématiquement sa réflexion à des machines pourrait progressivement perdre certaines capacités intellectuelles fondamentales.

L’IA doit donc, faut-il le répéter, demeurer un outil au service de l’être humain et non se substituer à son esprit critique.

Le véritable défi géostratégique du 21e siècle n’est donc pas seulement technologique. Il est éducatif, culturel et philosophique. Former des citoyens capables de comprendre les outils qu’ils utilisent est plus important que jamais.

L’avenir de l’humanité dépendra largement de sa capacité à transmettre les connaissances, à encourager la curiosité intellectuelle, à développer l’esprit critique et à garantir l’accès à l’éducation pour tous, sans distinction de sexe, d’origine sociale ou de croyance.

Les nations qui comprendront que l’école, l’université et la recherche constituent les véritables fondations de leur puissance future seront celles qui exerceront demain l’influence la plus durable. Les autres risquent de subir les transformations du monde plutôt que de les conduire.

Depuis les scribes de l’Égypte antique jusqu’aux chercheurs travaillant aujourd’hui sur l’intelligence artificielle, un même fil rouge traverse l’Histoire humaine : la connaissance demeure la première richesse des peuples.

Plus encore que les ressources naturelles, les armées ou les capitaux, ce sont les femmes et les hommes instruits qui bâtissent les civilisations et préparent l’avenir.

Et pourtant, le régime des Talibans qu’on a laissé revenir au pouvoir en 2021 en Afghanistan, interdit l’enseignement secondaire aux jeunes filles, et, l’accès des femmes à l’université a été suspendu.

D’autres pays connaissent des difficultés importantes d’accès à l’éducation, sans interdiction légale générale : le Soudan ; le Soudan du Sud ; le Niger ; le Tchad ; la Somalie. Les obstacles y sont surtout liés à la pauvreté, aux conflits armés ou aux mariages précoces.

À l’échelle mondiale, le combat pour l’éducation n’est pas seulement un enjeu scolaire. Il constitue un enjeu fondamental de liberté, de dignité, de prospérité et de paix. Il représente probablement l’une des plus grandes responsabilités que notre monde actuel doit assumer envers les générations qui viennent.

Heureusement, le droit à l’éducation est aujourd’hui l’un des droits humains les plus largement reconnus au niveau international. La quasi-totalité des États ont instauré une scolarité obligatoire, même si l’accès effectif à l’éducation reste très inégal selon les régions du monde. Il y a du travail pour améliorer l’humanité.

Éduquer un enfant puis un adolescent, c’est assurer sa formation d’humain libre, éclairé et critique. C’est contribuer à un monde plus riche, plus lumineux, plus sage et plus développé en toutes hypothèses. C’est un devoir. Philippe Liénard, le 4 juin 2026.

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