L’agriculture chimique issue des « trente glorieuses », légitime en son temps, doit aujourd’hui accepter ses erreurs et se réformer. Les études se succèdent et se ressemblent démontrant la toxicité des produits phytosanitaires et de leurs métabolites pour la biodiversité comme pour la santé humaine. Le microbiome universel est endommagé.
Voilà pourquoi un professeur de médecine comme Christian Bréchot, ancien patron de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale et de l’Institut Pasteur, appelle urgemment à une transition agroécologique. Ce n’est pas un caprice de poète écolo mais un impératif de santé publique dont il est stupéfiant que l’Etat, toujours si prompt à nous protéger contre nous-mêmes, se désintéresse. Il ne serait pas surprenant que les responsables de tant de négligence se retrouvent, dans quelques années, devant les tribunaux. Le scandale des sols contaminés ne fait que commencer.
Cette réalité scientifique aujourd’hui irréfutable ne répond cependant pas à une interrogation plus fondamentale. Pourquoi, d’un point de vue philosophique, serait-il mal d’injecter de la chimie de synthèse dans les sols ? Que répondre aux demi-habiles qui nous disent que « tout est nature » ? Quelle différence essentielle existe-t-il entre les engrais « naturels » autorisés en bio et les méchantes molécules de l’agriculture intensive ? Les peuples premiers d’Amazonie n’amendaient-ils pas déjà leurs sols avec du charbon de bois et des tessons de poterie pour en faire une terra preta extraordinairement fertile ?
Je propose de poser la question au sol lui-même. Quels principes moraux abrite-t-il ? La fonction de l’humus dans un écosystème naturel est de transformer la mort en vie. Défaire les corps organisés ; composter les cadavres animaux comme végétaux ; réduire les chairs, les feuilles, toute la matière organique à ses éléments premiers, rendus disponibles pour alimenter de nouveau la chaîne trophique. La putréfaction n’est pas due à un processus interne mais à l’action d’êtres microscopiques qui, pour la plupart, vivent dans le sol. C’est un devenir-sol, un « ensolement ». L’humus est tout à la fois une nécromasse, constituée de dépouilles, et une biomasse, fournissant son matériau à la vie.
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Source:
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