1/7
Ave Maria à la traversée
Giovanni Segantini, Ave Maria à la traversée, 1886-1888, huile sur toile, 121,2 x 92,2 cm, Saint-Moritz, Segantini Museum, dépôt de la Fondation Otto Fischbacher Giovanni Segantini, Saint-Gall. © Stephan Schenk, Segantini Museum.
Ce tableau majeur de 1886 marque le passage de Segantini à la technique divisionniste, dont témoigne l’intense luminosité du ciel et de l’eau. Une première version, détruite, avait été peinte quatre ans auparavant, selon une approche plus réaliste. L’œuvre illustre admirablement le sentiment de la nature qu’éprouve Segantini, au point de faire de la contemplation une forme de prière. Cette célébration quasi religieuse de la vie paysanne traduit aussi l’admiration du jeune peintre pour Jean-François Millet. Loin des angoisses suscitées par la civilisation industrielle, Segantini abolit le temps en donnant à cet épisode – la traversée d’un lac après la tonte des moutons – un caractère immémorial et sacré que consacre la notion de passage. Guidant la frêle embarcation, le mythique Bon Berger et son épouse qui protège un nouveau-né ne sont pas sans évoquer la Sainte Famille. Chez Segantini, l’harmonie universelle s’exprime fréquemment par cette association entre la vie humaine et la vie animale. L’artiste réinvente l’iconographie mariale autant que celle de la maternité, l’un de ses thèmes récurrents.Le profil concentrique des deux arceaux qui surmontent la barque se répète dans le mouvement des touches qui font vibrer la voûte céleste, au point de constituer une sorte d’auréole protectrice pour cette fragile nacelle. Au début des années 1890, Segantini reprit ce sujet dans un fusain qui modifie en profondeur le climat du tableau. Espace de réflexion formelle, le dessin permet à l’artiste de revenir sur ses propres œuvres picturales. Le point de vue est désormais plus resserré tandis que la barque s’éloigne du spectateur. L’effusion colorée fait place à la poésie lunaire d’un nocturne.
2/7
Le Fruit de l’amour

Giovanni Segantini, Le Fruit de l’amour, 1889, huile sur toile, 88,5 x 57,5 cm, Leipzig, Museum der bildenden Künste. © Museum der bildenden Künste Leipzig/Photographe : Gestalt/Michael Ehritt.
La maternité, idéalisée comme mystère universel, compte parmi les sujets privilégiés de Segantini. On retrouve les « deux mères », humaine et animale, dans Le Fruit de l’amour. En écho à la blonde génitrice, assise sur un tronc d’arbre et tenant son enfant sur les genoux, une chèvre nourrit son chevreau à l’arrière-plan. Ce tableau constitue l’antithèse des Mauvaises Mères, représentant des femmes aux cheveux empêtrés dans les branches mortes, hantées par le spectre des enfants qu’elles n’ont pas souhaité mettre au monde. Ici, au contraire, tout repose sur la similitude entre figures humaines et animales au sein d’une nature transfigurée par la lumière. Source de vie, l’arbre aux premiers bourgeons, tel un trône végétal, semble un prolongement naturel de la fécondité protectrice. Ce n’est pas une mère que peint Segantini, mais l’archétype de la Mère. . Perçu par la critique française comme un emblème d’italianité, Le Fruit de l’amour fut d’ailleurs reproduit en couverture d’un numéro du Figaro illustré consacré à la section des Beaux-Arts de l’Exposition de 1900.

Giovanni Segantini, Retour de la forêt, 1890, huile sur toile, 64 x 95,4 cm, Saint-Moritz, Segantini Museum, dépôt de la Fondation Otto Fischbacher Giovanni Segantini, Saint-Gall. © Stephan Schenk, Segantini Museum.
De récents examens en réflectographie ont révélé que Retour de la forêt, peint en 1890, dissimulait une autre composition qu’on croyait perdue ou détruite, représentant des alpinistes qui dévalent une pente enneigée en traîneau. S’y substitue une paysanne tirant un lourd traîneau chargé d’un tronc massif aux racines noueuses qui servira de bois de chauffage. L’énergie vitale dont elle fait preuve illustre la lutte quotidienne des Engadinois pour rendre habitable un sublime paysage. La figure représentée de dos permet au spectateur de s’identifier à elle et favorise son immersion dans ce désert immaculé. Aux antipodes du ciel bas et lourd du spleen urbain, la luminosité qui émerge des sommets a valeur de parabole : Segantini ne peint pas la matière minérale mais une sainte montagne.

Giovanni Segantini, Midi dans les Alpes, 1891, huile sur toile, 78 x 71,5 cm Saint-Moritz, Segantini Museum. ©Stephan Schenk.
Midi dans les Alpes : le titre désigne l’heure de l’ensoleillement maximal. L’emploi des couleurs pures préconisé par le divisionnisme permet au peintre de restituer de manière sensible sa méditation sur la destinée humaine : les pigments font littéralement vibrer le paysage. Le soleil qui éblouit dans un premier temps la figure féminine solitaire – qui a pour modèle la servante des Segantini – l’illumine dans un second temps. Comme toujours chez le peintre, la somptuosité du paysage alpin, qui s’affirme dans sa rudesse la plus concrète, n’est que la porte d’accès au spirituel. Symboliquement, le point de vue en contre-plongée donne l’illusion que cette simple gardienne de moutons domine les sommets qui l’entourent. Simplicité, dénuement et grandeur ne font qu’un.

Giovanni Segantini, L’Ange de la vie, 1894-1896, crayon Conté et crayon de couleur sur papier, monté sur carton, 41,6 x 34 cm, Saint-Moritz, Segantini Museum, dépôt de la Fondation Otto Fischbacher Giovanni Segantini, Saint-Gall. © Stephan Schenk, Segantini Museum
Autre œuvre symboliste, déclinée en plusieurs versions, L’Ange de la vie prend les traits d’une jeune mère à l’enfant, comme suspendue entre ciel et terre. Dans ces deux œuvres, la nature qui renaît prend l’apparence d’un jardin médiéval, lieu symbolique où s’épanouissent les vies encloses et pures de toute profanation liée au progrès industriel. Le retour aux formes anciennes, dont témoignent le trilobe doré du premier tableau et la méticuleuse facture nacrée du second, renvoie à l’idéal d’un art se voulant d’autant plus moderne qu’il est encore tourné vers le passé glorieux de la Renaissance
6/7
Le Triptyque de la Nature

Giovanni Segantini, La Vie [étude pour Triptyque de la Nature], 1898, fusain et crayon Conté sur papier vergé marouflé sur toile, 136,5 x 106,2 cm. © SKKG 2025, CC BY 4.0
Le Triptyque de la Nature
En 1898, alors que Gauguin achève son immense toile D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?, Segantini interroge lui aussi la destinée humaine. Loin des Tropiques, le peintre italien associe la paysannerie de l’Engadine à une méditation profane autant que sacrée sur le cycle des saisons et les âges de la vie. Destinée à l’Exposition universelle de 1900 à Paris, l’œuvre de Segantini aurait dû être encore plus spectaculaire : à l’origine son projet à la gloire de la Haute-Engadine prenait la forme d’une vue panoramique à 360° dont le dispositif architectural aurait renforcé le caractère illusionniste. Contraint d’y renoncer pour des raisons financières, l’artiste se concentra sur trois vastes toiles, conservées de nos jours au musée Segantini de Saint-Moritz et dont on peut admirer les dessins préparatoires. Rappelons que, dans la seconde moitié du XIXe siècle, les polyptyques monumentaux ont connu un succès grandissant auprès de la génération symboliste et ce sous l’impulsion des préraphaélites anglais.Chaque panneau associe un tableau principal à un tympan ponctué de deux médaillons que raccordait un cadre en bois sculpté. Les trois grands paysages naturalistes (« La Vie », « La Nature », « La Mort ») consacrent l’alliance éternelle de l’homme et de la nature dans la simplicité sublime de la vie rurale montagnarde. De caractère plus symbolique, les peintures allégoriques et les médaillons du registre supérieur célébraient un sens caché sinon cosmique confondant vie paysanne en altitude et hauteur spirituelle : d’un sommet à l’autre, on assiste ainsi à l’assomption d’une âme portée au ciel par deux anges. La disparition prématurée de l’artiste l’empêcha d’achever ce chef-d’œuvre symboliste qui devint par la force des choses son testament artistique.
7/7
cda26_expo_segantini_marmottan_6_oeuvres_2

Giovanni Segantini, Ave Maria à la traversée, 1886-1888, huile sur toile, 121,2 x 92,2 cm, Saint-Moritz, Segantini Museum, dépôt de la Fondation Otto Fischbacher Giovanni Segantini, Saint-Gall. © Stephan Schenk, Segantini Museum.
« Giovanni Segantini. Je veux voir mes montagnes », Musée Marmottan Monet, 2, rue Louis Boilly, 75016 Paris, du 29 avril au 16 août
Source:
www.connaissancedesarts.com

