Dernier salut. Ce n’est pas le tout d’écrire. Ce n’est même pas le tout de lire. Encore faut-il vivre résolument, passionnément et même si possible, professionnellement, dans la compagnie des livres. À ce programme qui serait comme un autre art de vivre, peu d’écrivains ont répondu aussi scrupuleusement que Christian Estèbe. Disparu brutalement il y a deux ans à l’âge de 71 ans, Estèbe fut tour à tour représentant, bibliothécaire et libraire. Lecteur acharné, il fut aussi l’écrivain sensible des marges, des doux, des oubliés, tant par la nature de ses personnages que par celle des œuvres auxquelles il s’adossait volontiers, comme celle de Marc Bernard, à laquelle il consacra un merveilleux Petit exercice d’admiration (Finitude, 2007). Pour ce qui est du commerce des livres, jamais peut-être celui-ci ne fut aussi plaisamment inséré dans un projet romanesque que dans La vie fugitive mais réelle de Pierre Lombard, VRP (Finitude, 2020).
C’est cette musique, tendre et mélancolique, que l’on retrouve dans Sur l’autre rive, court et précieux recueil, posthume donc, de trois nouvelles inédites. Celle qui ouvre le volume, Stèle pour Monsieur Joseph, la plus longue, est à elle seule un concentré de tout l’art d’Estèbe. Il y est question d’un homme, le narrateur, un écrivain plus ou moins raté mais heureux en ménage, exerçant temporairement la profession de représentant en livres pratiques. Dans sa maison du Sud, avec sa compagne et son fils, il fait vaguement la connaissance d’un couple de voisins âgés, les Prune. Un jour, peu après que Mme Prune est passée de vie à trépas, le veuf se confie à son voisin. Il n’attend plus de la vie que de la terminer couché, comme les Amérindiens, sur un lit de branchage sur le terrain d’un vieux mas cévenol qui lui appartient. Et son état nécessite que son voisin accepte de lui venir en aide pour la réalisation de ce funeste projet…
Humour, émotion, humanité profonde mais jamais mièvre, sens de l’absurde du quotidien aussi, tout ce qui fait le prix de l’écriture et de l’inspiration de Christian Estèbe est vraiment là. Tout ce qui fait qu’il mérite une place dans notre panthéon littéraire en tant que cousin méridional d’Henri Calet, du meilleur de René Fallet ou de Marcel Aymé. Il n’est plus là pour le voir et c’est bien triste, mais il n’est pas trop tard pour lui rendre enfin cette place dans nos bibliothèques.
Christian EstèbeSur l’autre riveFinitudeTirage: 2 000 ex.Prix: 14,50 € ; 112 p.ISBN: 9782363392534
Source:
www.livreshebdo.fr

