Yémen du Sud : l’ingérence saoudienne, les risques géopolitiques et le retour des lignes de fracture idéologiques

Par Lahcen Isaac Hammouch


Le refus exprimé par l’opposition du Yémen du Sud face à l’ingérence de l’Arabie Saoudite ne relève plus d’un simple différend tactique. Il s’inscrit désormais dans une crise politique et stratégique profonde, aggravée par les attaques militaires saoudiennes menées ces derniers jours contre des positions et des zones sensibles du Sud. Ces frappes, officiellement justifiées par des impératifs sécuritaires et par le soutien au gouvernement yéménite reconnu internationalement, ont été perçues localement comme une tentative de reprise en main brutale d’un espace que Riyad voit lui échapper progressivement. Elles ont ravivé un sentiment de colère et de défiance qui dépasse largement le cadre militaire et pose de lourds risques géopolitiques pour l’ensemble de la région.


Le Sud yéménite demeure marqué par une trajectoire historique distincte. Ancien État indépendant avant 1990, il a vécu l’unification avec le Nord comme une absorption forcée, suivie d’une marginalisation politique et économique durable. L’effondrement de l’État central après 2011 et la guerre généralisée ont réactivé cette fracture. Le Conseil de transition du Sud s’est imposé comme l’acteur central de cette revendication, contrôlant de facto des territoires clés, notamment la ville portuaire d’Aden, et incarnant une aspiration croissante à l’autodétermination.


L’ingérence saoudienne, loin d’apaiser la situation, accentue aujourd’hui les risques de fragmentation durable du Yémen. Sur le plan géopolitique, la poursuite des frappes et des pressions politiques de Riyad contre les forces sudistes pourrait entraîner une rupture irréversible avec une partie de la population locale, affaiblissant encore davantage la cohésion territoriale du pays. Cette dynamique ouvre la voie à une partition de facto, non reconnue officiellement mais bien réelle sur le terrain, avec un Nord enlisé dans un conflit prolongé et un Sud cherchant à consolider ses propres institutions. Un tel scénario compliquerait toute solution diplomatique globale et transformerait le Yémen en un ensemble de zones d’influence concurrentes.
Ces risques dépassent le cadre strictement yéménite. Le Sud occupe une position stratégique majeure à proximité du détroit de Bab el-Mandeb, artère vitale du commerce maritime mondial. Une instabilité prolongée ou une confrontation ouverte entre acteurs régionaux pour le contrôle indirect de cette zone ferait peser une menace directe sur la sécurité des routes commerciales, avec des répercussions sur l’économie mondiale. L’ingérence saoudienne, en radicalisant les positions sudistes, pourrait paradoxalement fragiliser la sécurité maritime que Riyad prétend défendre.


À cette dimension géopolitique s’ajoute un enjeu idéologique majeur, souvent sous-estimé. Le vide politique et sécuritaire créé par les tensions entre Riyad et les forces sudistes favorise le retour ou le renforcement des courants islamistes que le Sud avait en partie marginalisés ces dernières années. Les Émirats arabes unis, alliés du Sud et soutien déterminant du Conseil de transition, ont longtemps cherché à contenir et à exclure l’islam politique, notamment les mouvements proches des Frères musulmans, qu’ils considèrent comme une menace existentielle pour la stabilité régionale. Leur stratégie reposait sur le renforcement d’acteurs locaux laïcs ou nationalistes sudistes, capables d’assurer l’ordre et de prévenir toute résurgence islamiste.


Or, les frappes saoudiennes récentes et la pression exercée sur les structures sudistes risquent de produire l’effet inverse. En affaiblissant les forces qui faisaient rempart contre l’islam politique, Riyad contribue à créer un terrain favorable au retour de groupes idéologiquement structurés, capables d’exploiter le ressentiment populaire, la colère contre l’ingérence étrangère et la détérioration des conditions de vie. Cette évolution inquiète profondément Abou Dhabi, qui voit dans cette dynamique une remise en cause de ses efforts pour neutraliser durablement l’influence islamiste dans le Sud.


L’émergence ou le renforcement de l’islam politique dans le Sud constituerait un facteur supplémentaire de déstabilisation régionale. Elle compliquerait les équilibres locaux, alimenterait les rivalités entre puissances du Golfe et offrirait à des acteurs extrarégionaux de nouvelles opportunités d’influence. Pour l’Arabie Saoudite elle-même, ce scénario serait paradoxal, car il irait à la rencontre de son objectif affiché de sécurisation de son voisinage immédiat et de lutte contre les forces qu’elle juge déstabilisatrices.
Le rejet de l’ingérence saoudienne par le Yémen du Sud apparaît ainsi comme le symptôme d’un échec plus large des stratégies imposées de l’extérieur. Les attaques militaires récentes, loin de rétablir l’autorité ou de stabiliser le pays, accentuent les fractures politiques, attisent les risques géopolitiques et fragilisent les équilibres idéologiques patiemment construits par d’autres acteurs régionaux. Le Sud yéménite se trouve désormais au cœur d’une recomposition dangereuse où se croisent rivalités de puissances, enjeux maritimes mondiaux et luttes idéologiques. Dans ce contexte, la poursuite de l’ingérence et de la logique de force pourrait transformer une crise locale en un foyer durable d’instabilité régionale, aux conséquences bien au-delà des frontières du Yémen.