James Broadnax doit être exécuté au Texas le 30 avril. Son cousin Demarius Cummings vient d’avouer être le vrai tireur du double meurtre de 2008. Au procès, les jurés — presque tous blancs — avaient sous les yeux quarante pages de paroles de rap présentées comme la preuve d’une nature violente. Une coalition de rappeurs et de juristes monte au créneau devant la Cour Suprême.
Quand Demarius Cummings a appris que son cousin James Broadnax devait être exécuté le 30 avril 2026, il a dit aux avocats que sa conscience ne pouvait plus le supporter. Les deux hommes avaient été arrêtés pour les meurtres des producteurs de musique Stephen Swan et Matthew Butler, en juin 2008, mais seul Broadnax avait été condamné à mort — en partie à cause des paroles de rap qu’il avait écrites. Puisque Broadnax a avoué être le tireur, Cummings s’en est tiré avec la perpétuité.
« Ça me pèse », reconnaît Cummings dans une vidéo tournée pour le dossier de clémence de son cousin. « James raconte mon histoire depuis le début. Je suis là pour la remettre à sa place. C’était moi. Le tireur, c’était moi. »
Aujourd’hui, une équipe composée de rappeurs, de juristes et de documentaristes tente de le sauver de l’aiguille, avançant que non seulement il n’a pas tiré, mais que son procès a été vicié dès l’origine : jury quasi exclusivement blanc et phase de sentencing où l’expression artistique a servi de prétexte à l’envoyer à la mort.
« J’ai besoin que ça sorte », dit Cummings. « Parce que ça me détruit. J’ai l’impression que c’est moi qui devrais être à sa place. »
Un braquage qui tourne mal et une confession catastrophique
En 2008, Broadnax n’a que 19 ans et traîne à Garland, au Texas. Ni lui ni Cummings n’ont de travail ou d’argent. Broadnax, qui a une fibre artistique, passe son temps libre à griffonner des textes sur sa vie dans des carnets. Un jour, après avoir fumé de l’herbe coupée au PCP, les deux cousins décident de braquer quelqu’un. Ils ne connaissent ni Swan, 26 ans, ni Butler, 28 ans — deux producteurs de musique chrétienne venus enregistrer ce jour-là, l’un d’eux père de deux jeunes enfants — mais ils les repèrent sur un parking et y voient un casse facile.
Le braquage dérape. Les deux hommes sont abattus. Broadnax et Cummings s’enfuient dans la Crown Victoria des victimes et sont arrêtés 270 kilomètres plus loin.
Ramenés à Garland, les deux cousins sont interrogés en prison, encore défoncés selon les avocats de la défense. Broadnax y apparaît sous son plus mauvais jour. Dans l’une des interviews, il se vante d’avoir « tiré encore une fois sur ce fils de pute » pour être sûr qu’il était mort, lâche aux journalistes : « J’ai plus rien pour quoi vivre. » Quand on lui demande ce qu’il dirait aux familles, il crache : « Qu’ils aillent se faire foutre… Vraiment. » Dans un autre entretien, il dit vouloir la peine de mort, et insulte à nouveau les victimes et leurs proches. Cummings, lui, désigne Broadnax comme le tireur.
Près de vingt ans plus tard, Broadnax est devenu poète, mentor d’autres artistes derrière les barreaux, prisonnier modèle et bientôt marié. À l’époque des meurtres, racontent ses soutiens, il était suicidaire, brisé par une enfance marquée par la négligence et les abus physiques et sexuels. Lors de son arrestation, disent-ils à Rolling Stone, il a endossé les meurtres par désespoir et par volonté de protéger Cummings, son casier étant plus léger que celui de son cousin.
Les aveux lui vaudront un verdict de culpabilité lors du procès de 2010 — alors même que seul l’ADN de Cummings avait été retrouvé sur l’arme et sur le corps d’une des victimes — et, durant la phase de sentencing, le procureur a montré au jury quasi entièrement blanc quarante pages de paroles de rap de Broadnax comme preuve d’une « nature violente ».
Des paroles de rap brandies comme des aveux
Dans ses morceaux, Broadnax évoque des braquages, des meurtres, du deal. Des textes comme celui-ci, lu à l’audience : « Attache-les, mets-les en sac mortuaire. Envoie-les au maire. Puis / j’ai bombardé tout le pays. J’envoie / la presse. Le journal. » Mais il écrivait aussi sur le remords, affirment ses soutiens — ce que le jury n’a jamais entendu. « Ouais, j’ai vendu de la came / J’en suis pas fier / Je peux pas mentir », écrivait-il dans un titre intitulé « Redemption ». Dans un autre morceau, sans titre, il couchait sur le papier : « Aidez-moi s’il vous plaît / Mes larmes m’aveuglent / Et je vois plus rien / Tellement de démons essaient de recycler mon âme. »
Pendant que les procureurs réclamaient la mort, ils décrivaient Broadnax comme « une nouvelle race » de criminel, un « monstre » et un « prédateur » digne d’« Animal Planet », « prêt à mordre pour passer à l’acte ». Ses paroles, soutenaient-ils, trahissaient une nature intrinsèquement violente ; laissé libre, il tuerait à nouveau.
« Il n’a jamais montré le moindre remord, du début à la fin du procès », avait déclaré l’assistant du procureur David Alex. Broadnax, de son côté, a semblé apathique à la barre, riant parfois pendant les déclarations des familles des victimes. « Je n’avais jamais vu un type se parler lui-même jusque dans le couloir de la mort, avant aujourd’hui », avait lâché l’avocat de la défense Brad Lollar à la presse.
Des rappeurs et des élus montent au front
À l’approche de l’exécution, les avocats et les soutiens de Broadnax attaquent sur tous les fronts : pétition de clémence adossée à une vidéo tournée par les documentaristes Lucy Adams et Moira Fett, et recours devant la Cour Suprême demandant aux juges d’examiner la composition raciale du jury, l’usage des textes de rap pendant le sentencing, et la confession signée par Cummings en mars.
Le 7 avril, deux juges ont pourtant rejeté l’appel fondé sur cette confession, estimant que Broadnax avait avoué volontairement à la presse et à la police, sans jamais changer de version lors de ses précédents recours. « La seule preuve que l’auteur de la requête apporte pour établir que ses aveux étaient faux, c’est la récente prise de responsabilité de Cummings comme tireur », écrivent-ils. Les juges ont refusé tout commentaire, la procédure étant toujours en cours.
Sheri Lynn Johnson, directrice adjointe du Death Penalty Project à la Cornell Law School, qui conseille la défense, balaie l’argument. Broadnax aurait pu demander à se rétracter, explique-t-elle, mais cela n’aurait rien changé. « Aucune requête de ce genre n’aurait été accordée, elle aurait été rejetée. Elle aurait été ridiculisée », lâche-t-elle à Rolling Stone. « L’idée qu’il aurait pu soulever ce point plus tôt est franchement grotesque ; ses avocats ont essayé de parler à M. Cummings à de nombreuses reprises pendant toutes ces années. »
La défense a déposé une requête de suivi devant la Cour Suprême le 20 avril pour le rappeler. Ce vendredi 24 avril, la Cour Suprême doit examiner les requêtes liées à la sélection du jury et aux paroles de Broadnax ; la défense ignore encore quand le recours de suivi sera étudié.
La requête sur les paroles s’accompagne d’un mémoire du rappeur Travis Scott en soutien à Broadnax, ainsi que d’un autre texte signé par une coalition d’avocats, d’universitaires et de rappeurs — parmi lesquels Young Thug, T.I., Fat Joe et Killer Mike. Les musiciens ont été réunis par Kevin Liles, magnat du hip-hop et président du collectif Free Our Art, qui défend le Premier Amendement.
« C’est une nouvelle occasion, pour nous, de défendre notre droit à la liberté d’expression », dit Liles, qui s’était déjà mobilisé pour Young Thug — dont les paroles avaient été retournées contre lui lors de son procès RICO en 2023. « On parle du hip-hop. On parle du racisme systémique autour de ce qu’on fait. »
Killer Mike — qui reconnaît avoir écrit des textes assez hardcore dans sa jeunesse — dit s’être engagé par fidélité à son combat de toujours contre la peine de mort. « Ce pays a une longue histoire d’exécution d’innocents quand ces innocents viennent de ma communauté — qu’on parle d’une femme il y a cent ans ou d’un gamin de 14 ans », dit-il. « Je ne suis pas surpris. J’aimerais pouvoir dire que je suis choqué. Je suis juste dégoûté. Pourquoi est-ce qu’on joue aussi facilement avec la peine de mort ? »
Comme la peine capitale elle-même, le recours aux paroles de rap dans les procès pénaux plonge ses racines dans le racisme, rappelle Erik Nielson, professeur à l’Université de Richmond et auteur de Rap on Trial: Race, Lyrics, and Guilt in America. En cinquante ans — depuis la naissance du rap —, il recense plus de 800 affaires où des paroles ont été utilisées contre des accusés. Une infime minorité d’entre eux étaient blancs. « C’est une pratique qui touche presque exclusivement de jeunes hommes noirs et latinos », dit Nielson, qui a contribué au mémoire de Liles. « Je pense que les procureurs, parfois sciemment, parfois non, jouent sur les stéréotypes que beaucoup de gens entretiennent encore à l’égard de ces jeunes hommes de couleur, et s’en servent pour obtenir des condamnations. Aucun doute possible : la race est au cœur de cette pratique. »
Les élus Hank Johnson (Géorgie) et Sydney Kamlager-Dove (Californie) partagent le diagnostic. Ils sont à l’origine du Restoring Artistic Protection (RAP) Act, une proposition de loi fédérale qui interdirait aux tribunaux d’utiliser les œuvres créatives comme preuve dans des affaires civiles ou pénales. « Cette affaire est profondément choquante, dit Kamlager-Dove. Exécuter un jeune homme à cause de quelque chose qu’il a écrit, c’est, à mes yeux, inqualifiable, et une injustice faite au système pénal », ajoute-t-elle, rappelant que les textes de Broadnax ont été utilisés pendant la phase de sentencing.
« C’était une procédure raciste, renchérit Johnson. Ils ont joué sur les instincts racistes et ignorants des jurés, et ils en ont tiré le verdict qu’ils cherchaient : la peine de mort. » L’ancien procureur, qui n’est plus au bureau du DA, n’a pas répondu aux sollicitations de Rolling Stone.
Dernière ligne droite avant le 30 avril
Les soutiens de Broadnax ne savent pas trop à quoi s’attendre. Ils devraient savoir lundi 27 avril si la Cour Suprême accepte d’examiner les mémoires sur les paroles et sur le jury. Dans ce cas, l’exécution pourrait être suspendue le temps d’étudier les faits du procès. La Board of Pardons and Paroles du Texas pourrait aussi recommander la clémence, mais il reviendrait au gouverneur Greg Abbott de commuer la peine — ce qu’il n’a fait qu’une seule fois depuis son entrée en fonction.
Broadnax a aussi ses détracteurs : les familles de Stephen Swan et Matthew Butler, en premier lieu. La mère de Butler, Theresa, a posté sur Facebook : « La défense tente son « Hail Mary Pass » et tout ça, c’est du pipeau !! Ne croyez pas que cette énième fausse confession, 17 ans après, va changer la date d’exécution prévue pour ce tueur de sang-froid. » La mère de Swan, Jean, et sa sœur, Deborah Burkhardt, avaient déjà écrit à la cour pour demander qu’une date d’exécution soit fixée, rapporte KERA News.
En attendant, James Broadnax patiente dans le couloir de la mort, à l’Allan B. Polunsky Unit, dans le comté de Polk. Il lit entre les parloirs avec son avocat, ses amis et sa fiancée. Et, bien sûr, il écrit. Son équipe a envoyé à Rolling Stone cinq poèmes rédigés récemment, pleins d’images douces, de regrets et de réflexions sur le sort de ses codétenus — tout le contraire des textes brandis à la barre. Dans un poème intitulé « Realeyes », il écrit comme s’il se préparait à mourir : « La vie est élémentaire quand elle oscille avec les arbres / À parler au passé, ne me mets pas en bi-ère / parce que la beauté n’en a pas moins / quand elle tombe dans la brise. »
Ses soutiens, eux, espèrent en rester là. Comme le dit Killer Mike à Rolling Stone : « Ma grand-mère dit toujours : « Parfois, tout ce que tu peux faire, c’est prier. » Je serai probablement très silencieux ce jour-là, si l’exécution a lieu. J’en ai juste marre de voir ça. Ça ne me gêne pas de parler, d’aider, mais être physiquement sur place ces jours-là, c’est parfois un poids très très lourd à porter. Mais à chaque fois que je me suis dit que je n’irais pas, j’ai fini par y être. »
Par Brenna Ehrlich
Traduit par la rédaction.
Source:
www.rollingstone.fr

