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Sport : plus vite, plus haut, plus fort, mais pas à tout prix

A force de célébrer la performance comme une quête sans fin, de transformer le sport en industrie du spectacle et de mesurer la réussite à l’aune des records et des primes, le sport risque de finir par perdre ce qui en faisait tout le sel : la perfectibilité de l’humain et les limites physiologiques de son corps. Les Enhanced Games, auxquels Le Monde vient de consacrer une longue enquête, constituent une étape aussi stupéfiante qu’inquiétante de cette évolution.

Cette compétition aux allures de dystopie, qui doit se tenir le 24 mai à Las Vegas, encourage la performance « améliorée », grâce aux substances chimiques. Il ne s’agit pas d’une curiosité folklorique que seule la capitale mondiale du jeu pouvait inventer. Cet événement est symptomatique d’une époque dans laquelle l’homme cherche à dépasser ses limites quel qu’en soit le prix à payer.

Ce qui se joue ici dépasse largement le débat, ancien, sur le dopage. Il ne s’agit plus de tricher dans un cadre existant, mais de carrément abolir ce cadre. D’assumer l’augmentation artificielle comme une norme, sous le couvert de transparence, de sécurité médicale et de liberté individuelle. « On ne ment plus », disent les promoteurs de cette compétition. En fait, sous prétexte de rompre avec l’hypocrisie de la dissimulation, on bascule dans une réalité parallèle.

Le discours se veut rassurant : protocole individualisé, suivi médical strict, consentement éclairé, recherche scientifique, égalité des chances. Il est surtout redoutablement cohérent avec l’idéologie qui le porte : celle d’un transhumanisme marchand, financé par des milliardaires de la tech pour qui le corps n’est qu’un prototype perfectible et la vieillesse une défaillance à corriger. Le sportif devient un cobaye, la compétition un laboratoire, et la performance n’est plus seulement un prétexte pour faire de l’argent, mais une finalité assumée.

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Certes, les participants à cette fiction sont volontaires. Ils sont majeurs, souvent en fin de carrière et trouvent enfin une sécurité financière que le sport « propre » ne leur assure pas toujours. L’argument mérite d’être entendu, car il révèle une autre responsabilité : celle d’un système sportif mondial qui prospère sur les performances de ses champions avant de les laisser souvent retomber dans l’anonymat et la précarité. Mais répondre à cette critique n’est pas une raison pour basculer dans une fuite en avant où l’argent devient l’arbitre ultime de ce qui est acceptable.

L’argent est effectivement le nerf de ce spectacle. Des millions promis pour quelques centièmes gagnés, des records transformés en jackpots, pendant que les performances « propres » sont appelées à être relativisées parce qu’insuffisamment spectaculaires.

Le risque n’est pas seulement médical, malgré les assurances répétées des metteurs en scène de ce spectacle sidérant. Il est culturel et anthropologique. La compétition est pipée avant même d’avoir commencé, entre ceux qui auront accès aux protocoles, aux moyens, aux améliorations, et les athlètes qui doivent se contenter de ce que la nature leur a donné.

Le sport de haut niveau est une école d’exigence, d’effort, de patience, pour la bonne raison qu’il ne doit théoriquement faire appel à aucun artefact dans une confrontation honnête avec le possible. En le transformant en démonstration du dépassement artificiel, les quelques dixièmes de secondes ou les quelques mètres gagnés s’obtiennent au prix d’une perte de repères dans la façon de célébrer la performance humaine. Pas sûr que la capacité à s’émerveiller y gagne.

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Le Monde


Source:

www.lemonde.fr