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Qui est Giovanni Segantini, maître oublié de l’art moderne italien, révélé ce printemps au musée Marmottan Monet à Paris ?

Peintre des âmes candides et des calmes pâturages alpins gorgés de lumière, Giovanni Segatini dit Segantini (1858-1899) est né dans la petite ville d’Arco, sur la rive du lac de Garde, qui appartient alors à l’empire d’Autriche-Hongrie. Son enfance et sa jeunesse semblent tirées d’une version italienne des Misérables. Né ob periculum vitae (au péril de sa vie), l’enfant est baptisé d’urgence pour ne pas risquer de croupir dans les limbes en cas de malheur… Agostino, son père, alcoolique, est vendeur ambulant. Margherita, sa mère, dont la santé a été ébranlée par les couches, meurt alors qu’il a à peine 7 ans. Le père se transporte à Milan, capitale industrieuse. Avant de disparaître, il confie le petit Giovanni à la garde de sa demi-sœur Irène. L’enfant grandit dans un grenier, entre tristesse et solitude.

Des débuts difficiles

À 12 ans, il s’enfuit. Arrêté pour vagabondage, il est placé dans une maison de correction, le Riformatorio Marchiondi. Dans cette institution progressiste, on oriente les délinquants en herbe vers l’artisanat. Ce sera pour lui la cordonnerie. Mais ses talents artistiques sont repérés par un ancien aumônier de prison. Il peut ainsi dessiner et modeler à ses moments perdus. En 1873, Napoleone, son demi-frère, lui permet de quitter l’institut et l’emploie à Borgo Valsugana dans son commerce de photographie. De retour à Milan en 1875, Segantini devient l’assistant d’un peintre d’enseignes et de bannières. Ce modeste emploi lui permet de suivre des cours de peinture et d’ornement à l’Académie des beaux-arts de Brera. Et dès 1879, le jeune artiste présente un grand tableau à l’épreuve du concours de perspective, Le Chœur de l’ église de Sant’Antonio. Cette œuvre vériste transcendée par la lumière fait sensation.

Giovanni Segantini, <i>Autoportrait</i>, 1893, crayon sur papier, 35,5 x 25,5 cm, Saint-Moritz, Segantini Museum. ©Stephan Schenk.

Giovanni Segantini, Autoportrait, 1893, crayon sur papier, 35,5 x 25,5 cm, Saint-Moritz, Segantini Museum. ©Stephan Schenk.

C’est à cette époque qu’il change son nom de naissance en Segantini. Le soutien et l’amitié du peintre et critique d’art Vittore Grubicy de Dragon lui valent ses premières commandes. Doté d’une vaste culture, au fait de l’actualité artistique internationale, Grubicy est aussi, en association avec son frère Alberto, un galeriste très influent. L’horizon artistique de Segantini s’élargit. Sa vie personnelle aussi. Rencontrée en 1880, Luigia « Bice » Bugatti deviendra la compagne de sa vie et la mère de ses enfants. Elle est la sœur de son camarade de Brera, l’artiste et génial ébéniste Carlo Bugatti. Faute d’avoir été correctement inscrit à l’état civil, Giovanni est considéré comme apatride et ne peut régulariser cette union. Cruelle ironie du sort, il n’obtiendra jamais la nationalité italienne !

Giovanni Segantini, <i>Midi dans les Alpes</i>, 1891, huile sur toile, 78 x 71,5 cm Saint-Moritz, Segantini Museum. ©Stephan Schenk.Giovanni Segantini, <i>Midi dans les Alpes</i>, 1891, huile sur toile, 78 x 71,5 cm Saint-Moritz, Segantini Museum. ©Stephan Schenk.

Giovanni Segantini, Midi dans les Alpes, 1891, huile sur toile, 78 x 71,5 cm Saint-Moritz, Segantini Museum. ©Stephan Schenk.

L’irrésistible ascension

Rejetant l’académie et ses dogmes, fuyant la ville, Segantini s’installe en 1881 à Pusiano, dans la Brianza, région de lacs au nord de Milan. À la recherche d’une expression picturale plus personnelle, il y observe la vie rurale, peint bergers, bergères et moutons. Toujours soutenu par Grubicy, il obtient ses premiers succès internationaux. Son Ave Maria à la traversée est récompensé par une médaille d’or à l’Exposition universelle d’Amsterdam en 1883. Réaliste et mystérieux, son art poétique se souvient de la leçon du grand Millet. Il peint l’harmonie de l’homme avec la nature. Segantini parvient à une étonnante synthèse entre les deux courants officiellement antinomiques qui dominent alors l’art international : naturalisme et symbolisme. Exécuté l’année suivante dans les Préalpes lombardes, à Caglio (800 mètres d’altitude), À l’abreuvoir, chef-d’œuvre de cette période, rencontre un succès considérable à Milan. Le tableau est acheté par l’État pour la Galerie nationale d’art moderne de Rome.

Giovanni Segantini, <i>Ave Maria à la traversée</i>, 1886-1888, huile sur toile, 121,2 x 92,2 cm, Saint-Moritz, Segantini Museum. ©Stephan Schenk.Giovanni Segantini, <i>Ave Maria à la traversée</i>, 1886-1888, huile sur toile, 121,2 x 92,2 cm, Saint-Moritz, Segantini Museum. ©Stephan Schenk.

Giovanni Segantini, Ave Maria à la traversée, 1886-1888, huile sur toile, 121,2 x 92,2 cm, Saint-Moritz, Segantini Museum. ©Stephan Schenk.

Poursuivant toujours plus haut l’exploration de ses Alpes bien-aimées, Giovanni Segantini quitte les brouillards de la plaine lombarde pour les prairies verdoyantes et les cimes immaculées. À la recherche d’air pur, de lumière et d’un nouveau lieu d’inspiration, il se fixe à Schweiningen (aujourd’hui Savognin, 1207 m), village des Grisons accroché au Piz Arblatsch. C’est ici qu’il expérimente pour la première fois la technique divisionniste. À la première Triennale de Brera en 1891, les tableaux nouvelle manière de Segantini sont présentés aux côtés des œuvres de Gaetano Previati et d’Angelo Morbelli. C’est l’acte de naissance officiel du divisionnisme italien, que Grubicy qualifie de « mystico-idéiste ».


Palette glacée

Dans L’Intransigeant du 7 mars 1911, Guillaume Apollinaire écrit que Segantini devint divisionniste « par force et parce que ses couleurs se congelant sur la toile, il ne pouvait les mélanger lorsqu’il peignait à de grandes hauteurs ». Trop beau pour être vrai ! C’est son ami et galeriste Vittore Grubicy qui, lors d’un séjour à Savognin en 1886-87, lui révéla la théorie de la division des couleurs. Le peintre l’adopta aussitôt, juxtaposant sur la toile des petites touches de pigments purs. Il n’en reste pas moins que ses expéditions en haute montagne l’hiver, par des températures atteignant jusqu’à -20°, étaient très éprouvantes. Vêtu comme un explorateur du pôle Nord, l’artiste restait à dessiner et peindre pendant des heures face aux solitudes glacées. La dernière séance  fut mortelle.

Giovanni Segantini, <i>Paesaggio alpino (Paysage de montagne)</i>, 1898-1899, h/t, 51,3 x 90,2 cm. Aarau, Aargauer Kunsthaus. ©akg-images.Giovanni Segantini, <i>Paesaggio alpino (Paysage de montagne)</i>, 1898-1899, h/t, 51,3 x 90,2 cm. Aarau, Aargauer Kunsthaus. ©akg-images.

Giovanni Segantini, Paesaggio alpino (Paysage de montagne), 1898-1899, h/t, 51,3 x 90,2 cm. Aarau, Aargauer Kunsthaus. ©akg-images.

Une pluie de médailles

En 1894, la famille Segantini s’installe dans un vaste chalet au col de la Maloja (1800 m), dominant la vallée suisse de l’Engadine. L’appel de la montagne est décidément irrésistible, confortant la légende du génie solitaire. Cette légende cache une nécessité bien prosaïque : exposé dans toutes les grandes capitales européennes, l’artiste grisé par le succès dépense bien plus qu’il ne gagne et doit fuir ses créanciers… Son impécuniosité ne l’empêche pas d’édifier un atelier circulaire, en préfiguration du pavillon destiné à recevoir son monumental panorama de l’Engadine à l’Exposition universelle de 1900 à Paris. Il faut dire que son œuvre a toujours été chaleureusement accueillie par la critique française. C’est aussi à Paris, dans les colonnes de la prestigieuse Gazette des Beaux-Arts, que paraît la première étude monographique à lui être consacrée. Pour donner corps à son grand dessein, il entreprend des expéditions photographiques en haute montagne. Hélas, faute de financements, le panorama est abandonné, remplacé par un tout de même très ambitieux triptyque monumental composé, La Vie, La Nature, La Mort. Les honneurs continuent de pleuvoir : Grand Prix de la Biennale de Venise en 1895, grande médaille d’or à Vienne en 1896, admission au sein de la prestigieuse Sécession de Munich, association d’artistes créée en 1892 en réaction à l’académisme officiel.

Giovanni Segantini, <i>La Vie</i>, 1896-1899, huile sur toile, 193 x 322 cm Saint-Moritz, Segantini Museum. ©Stephan Schenk.Giovanni Segantini, <i>La Vie</i>, 1896-1899, huile sur toile, 193 x 322 cm Saint-Moritz, Segantini Museum. ©Stephan Schenk.

Giovanni Segantini, La Vie, 1896-1899, huile sur toile, 193 x 322 cm Saint-Moritz, Segantini Museum. ©Stephan Schenk.

Il travaille en réalité très peu dans son atelier, la plupart de ses œuvres étant peintes à l’extérieur. Pour achever le panneau central de son triptyque, il gravit le Schafberg (1783 m) en septembre 1898, installant son fils Mario et la gouvernante, qui est aussi son modèle favori, dans un refuge. C’est là que, terrassé par une crise de péritonite, il meurt quelques jours plus tard, à l’âge de 41 ans, « comme un soldat sur un champ de bataille » (L’Aurore, 23 juin 1900). La presse mondiale salue l’un des meilleurs représentants de l’école italienne moderne. Selon un biographe, ses derniers mots auraient été : « Je veux voir mes montagnes. » En 1908, un musée Segantini est inauguré à Saint-Moritz. Il est orienté vers le Schafberg. Le peintre est exaucé !

Segantini Museum. ©Stephan Schenk.Giovanni Segantini, <i>Retour de la forêt</i>, 1890, huile sur toile, 64 x 95,4 cm Saint-Moritz, Segantini Museum. ©Stephan Schenk. Segantini Museum. ©Stephan Schenk.Giovanni Segantini, <i>Retour de la forêt</i>, 1890, huile sur toile, 64 x 95,4 cm Saint-Moritz, Segantini Museum. ©Stephan Schenk.

Giovanni Segantini, Retour de la forêt, 1890, huile sur toile, 64 x 95,4 cm Saint-Moritz, Segantini Museum. ©Stephan Schenk.

« Giovanni Segantini. Je veux voir mes montagnes »Musée Marmottan Monet, 2, rue Louis-Boilly, 75016 ParisDu 29 avril au 16 août


Source:

www.connaissancedesarts.com