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Présidentielle au Bénin : Patrice Talon, de "golden-boy" à chef d'État omnipotent

Depuis dix ans, il impose sa marque au Bénin : celle d’un homme d’affaires ambitieux pour qui business et politique font bon ménage. Dimanche 12 avril, l’élection présidentielle désignera le successeur de Patrice Talon : Romuald Wadagni, actuel ministre des Finances et candidat de la continuité soutenu par la majorité présidentielle, ou l’opposant Paul Hounkpè. Mais après dix ans au pouvoir, le chef d’État sortant peut-il vraiment disparaître du paysage politique ? Dans la lumière ou dans l’ombre, il ne s’est jamais tenu loin des rênes du pouvoir.

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Sa réussite commence dans les années 1980. Après de premières affaires en France, ce natif de Ouidah se lance dans l’importation d’intrants pour la culture du coton. Très vite son empire grandit à coup de rachats de sociétés d’État avec l’appui des pouvoirs politiques successifs et lui confère un monopole sur la filière. Patrice Talon ne s’arrête pas là : il rachète des huileries, des sociétés logistiques et de services portuaires, il devient aussi actionnaire majoritaire des hôtels Ibis et Novotel de Cotonou. 

Pour avancer ses pions, il se rapproche du pouvoir politique par l’entremise de son ami Adamou Mamadou Ndiaye, ministre de l’Agriculture de Nicéphore Soglo, le président du Bénin entre 1991 et 1996. Mais c’est sous Boni Yayi qu’il gagne son titre de « roi du coton ». Deux ans après avoir généreusement financé sa campagne de 2006, le nouveau président privatise la Sonapra, la principale société cotonnière du Bénin. Patrice Talon obtient la majorité des actifs, soit 51 % de la nouvelle structure.

La chute

L’idylle entre le président Yayi et son bienfaiteur prend brutalement fin en 2011. Le magnat du coton a soutenu une nouvelle campagne présidentielle victorieuse, mais l’influence de cet entrepreneur incontournable commence à déranger. Le golden boy à l’ascension fulgurante se retrouve pris dans un tourbillon d’ennuis judiciaires. Il fait l’objet de plusieurs procédures pour des affaires de corruption ou de détournements de subventions publiques. Fin 2012, il s’exile à Paris, où il possède un appartement dans le XVIe arrondissement. 

Mais Patrice Talon n’en a pas fini avec la justice. Il est accusé d’avoir voulu empoisonner le président Yayi lors d’un séjour dans un hôtel de Bruxelles en octobre 2012. On le soupçonne d’avoir payé la nièce et le médecin personnel du chef de l’État pour remplacer ses médicaments par un mélange de substances toxiques. Une machination qui aurait été déjouée grâce à la vigilance d’un garde du corps.

Patrice Talon finit par bénéficier de deux ordonnances de non-lieu de la justice béninoise en juillet 2013, puis la justice française refuse de l’extrader pour insuffisance de preuves en décembre de la même année. Cette saga est définitivement close en mai 2014 lorsque le président Boni Yayi lui accorde son pardon, ouvrant la voie à son retour au pays.

Le retour de l’enfant prodigue

Cependant, cette affaire rocambolesque, qualifiée de « canular » par Patrice Talon, n’aura de cesse d’alimenter la part d’ombre du businessman, tout comme les accusations de corruption et l’origine de son immense fortune. Homme le plus riche du pays, il figurait en 2015 au 15e rang des plus grandes fortunes d’Afrique subsaharienne francophone dans le classement du magazine Forbes. Son patrimoine était alors estimé à 400 millions de dollars.

Mais Patrice Talon ne n’est jamais excusé d’être un nanti. Il en a même fait un argument électoral lors de la campagne de 2016, sortant au volant de son coupé Porsche, vantant son parcours de « self-made man » et une réussite qu’il voulait pour le Bénin tout entier. 

Face au Premier ministre Lionel Zinsou, il n’hésite pas à se présenter en candidat de « la rupture », oubliant un peu vite ce qu’il doit aux pouvoirs politiques qui se sont succédé à Cotonou. Déclaré vainqueur avec un score de 65,39 %, Patrice Talon engage son premier mandat sous le signe de l’emploi, de la modernisation de l’économie et des grands travaux d’infrastructures. Parmi les promesses phares de sa campagne : l’instauration d’un quinquennat unique. Mais en 2017, il renonce à son projet de réforme constitutionnelle. Cinq ans plus tard, il est à nouveau candidat lors d’un scrutin largement verrouillé par le camp présidentiel.

Entre temps, le charismatique Patrice Talon a vu son image de réformateur écornée par des accusations de dérive autoritaire. Considéré depuis 1990, année du retour au multipartisme, comme un modèle de démocratie sur le continent, le Bénin connaît des crispations politiques inédites. Chez ses opposants comme au sein de la société civile, on l’accuse d’être derrière l’exclusion des grands partis d’opposition lors des législatives de 2019, officiellement évincés pour n’avoir pas respecté le nouveau code électoral. Des ONG locales ou internationales dénoncent des arrestations arbitraires et des intimidations. 

Climat délétère

Brutal et calculateur, selon ses détracteurs, Patrice Talon, lui, ne jure que par l’efficacité. Son modèle : Paul Kagame, le président rwandais, qui a fait de son pays un oasis de stabilité pour attirer les investissements étrangers mais dont le bilan en matière de droits humains est pour le moins contrasté.

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Un climat politique délétère qui n’est pas étranger à la tentative de coup d’État du 7 décembre dernier. Ce jour-là Patrice Talon a été attaqué dans sa résidence de Cotonou par des mutins dénonçant sa gouvernance autoritaire et la « dégradation continue de la situation sécuritaire dans le nord du Bénin », où une insurrection jihadiste menace depuis plusieurs années.

Patrice Talon a minimisé ces événements, qualifiant les putschistes de « marginaux insensés, manipulés par quelques compatriotes en quête de privilèges perdus ainsi que certaines autorités politiques et militaires étrangères ».

Sauvé par l’intervention de ses alliés nigérians et français, il pourra donc continuer à défendre son héritage dans les années à venir, dont une croissance économique flatteuse malgré les disparités de richesse : depuis 2018, elle dépasse les 6 % par an, excepté en 2020 lors de la pandémie de Covid-19.

Selon ses opposants, Patrice Talon, âgé de 67 ans, envisagerait de continuer à jouer un rôle politique. Ils s’appuient notamment sur une révision constitutionnelle adoptée le 15 novembre, qui prévoit l’allongement de plusieurs mandats ainsi que la création d’un nouveau Sénat doté de prérogatives élargies.

« Je ne saurais en aucun cas faire partie de cette institution comme membre de droit ni cautionner un tel projet, dont le dessein véritable semble être de modifier la nature même de notre régime politique », avait estimé à l’époque l’ancien chef de l’État Boni Yayi et président fondateur du parti les Démocrates, évoquant « une dérive institutionnelle ».

En tant qu’ancien chef de l’État, Patrice Talon deviendrait membre de droit de cette nouvelle institution et pourrait en prendre la présidence. Un poste qui lui permettrait de peser sur la vie politique du pays, même après son départ du Palais de la Marina.


Source:

www.france24.com