[Cet article a été publié pour la première fois sur notre site le 19 novembre 2022, et republié le 2 mai 2026]
J’avais tellement envie de détester ce séjour. Durant les semaines précédant mon arrivée à Paris, je n’ai cessé d’entendre que cette ville n’était qu’un trou grouillant de pickpockets à la main leste, planqués entre des montagnes d’ordures. On m’a même mise en garde contre l’eau du robinet. Fichus Français.
Car être britannique au sens spirituel du terme – c’est-à-dire au-delà du flegme d’un “Keep calm and carry on” et des coussins brodés de l’Union Jack –, cela signifie surtout : détester les Français. Et comment ne pas les détester ? Les serveurs imbuvables, les bidets, les grenouilles et les escargots, l’incompétence délibérée dans la gestion de leur côté du tunnel, la bise sur les deux joues, leur obsession pour le fromage, l’effrayante corruption des subventions agricoles. Les Français ne sont pas seulement bizarres, ils le sont avec effronterie. Mon séjour en France ne devait obéir qu’à une règle : ne rien apprécier. Pas question de les laisser gagner.
Savoir vivre
Et pourtant, il me faut bien confesser une chose : il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre que tout dans le Français n’était pas intégralement détestable*. Au fil de mes sorties au restaurant et de mes déambulations le long des boulevards, je commençai à me dire que les Français n’étaient peut-être pas de si mauvais bougres. Et, bien qu’il m’en coûte de le dire, les Parisiens savent mieux vivre que nous.
À peine arrivée, je me suis allée boire un cocktail dans un café. Oui, un “café”. Le genre d’endroit qui, ici, sert des expressos et des croissants le matin, des chèvres chauds avec un verre de sauvignon le midi, et le soir ? Des cocktails à bon prix et des cigarettes jusqu’à au moins 1 heure du matin. Ça ne vous suffit pas ? C’était un jeudi. Un jour d’école !
L’âme d’une métropole
Et quid des habitués du lieu ? De jeunes actifs et des couples d’âge moyen, papotant, fumant et buvant dès le matin. Au Royaume-Uni, il n’en faudrait pas beaucoup plus pour que votre reflet dans le miroir vous avertisse d’un air grave que vous avez peut-être un problème. Mais pour les Français, cela fait partie de la culture. À quoi bon s’autoflageller pour un brin de parlote et un verre de pinard ? Ma génération semble pourtant convaincue de sa supériorité morale quand elle s’avachit devant Netflix après le boulot.
Et même si vous parvenez à vous libérer du carcan protestant, la vie nocturne londonienne est inexistante. Le maire de Londres, Sadiq Khan, y a scrupuleusement veillé en déclarant la guerre à toute forme de divertissement. Et il a été aidé par sa zélée responsable des activités nocturnes, Amy Lamé (payée plus de 98 000 euros) et son incapacité à remplir la mission qui lui incombait de faire de Londres une ville qui ne dort jamais. Le quartier de Soho, ancien bastion des fêtards du monde entier, n’est même plus l’ombre de lui-même. Quant à l’ouest de Londres, il collectionne les comités de voisinage manifestement décidés à étouffer l’âme de la métropole.
L’association de voisinage baptisée The Soho Society en est un échantillon particulièrement malfaisant. Sur son site Internet, on demande aux résidents de remplir un formulaire sur les “nuisances nocturnes” en raison de certaines “inquiétudes” pour la “sérénité” du quartier.
Cette engeance n’existe pas à Paris.
Souplesse et décontraction
Les Français ont une conception réaliste de la vie en ville. Ils semblent accepter le fait que, oui, il y aura parfois du bruit entre 23 heures et 7 heures du matin. Mais en échange, ils ont le droit de vivre dans une ville qui ressemble à une ville. La souplesse sur les horaires de fermeture se traduit par l’absence de ruée sur le comptoir pour une dernière tournée. Ce rapport détendu à l’alcool est autant la cause que la conséquence de lois accommodantes. Traitez les gens en adultes et ils se comportent généralement comme tels.
Il est difficile de mesurer l’inanité de la vie nocturne britannique tant que l’on n’a pas goûté à celle du continent. Essayez de commander à dîner après 22 heures dans n’importe quelle ville du Royaume-Uni et on vous rira au nez : “La cuisine est fermée mon brave, ça fait une heure que le chef est parti.” Les Britanniques se plaisent à voir leur capitale comme une métropole internationale, une mégacité d’envergure mondiale : Tokyo, New York, Londres. En réalité, Londres n’est guère plus active la nuit qu’une ville de province. Les Français, eux, sont animés par la joie de vivre*. Alors mon ami*, il est temps de coiffer nos bérets et d’ouvrir cette bouteille de pinot.
* En français dans le texte.
Source:
www.courrierinternational.com

