En quelques jours, cette vidéo avait affiché plus d’un million de vues sur YouTube. Elle avait été filmée à Paris, le 30 avril 2022, salle Gaveau, pendant la cérémonie de remise des diplômes d’AgroParisTech, grande école qui forme le fleuron des ingénieurs aux sciences et industries du vivant. Huit jeunes diplômés étaient montés à la tribune pour dénoncer les débouchés de leur formation, qu’ils jugeaient « destructeurs ». Ils incitaient leurs camarades à « bifurquer vers les luttes écologiques et paysannes ». Ce mot – « bifurqueur » – entrait dans le vocabulaire commun pour décrire une génération de jeunes engagés en faveur de la lutte contre le réchauffement climatique, prêts à renoncer au confort salarial et professionnel des grandes entreprises du CAC 40 dont la politique de décarbonation leur semblait insuffisante.
A l’époque, Guillaume Bonnet, délégué syndical central CFE-CGC pour la division avions commerciaux d’Airbus à Toulouse, observe cette fronde avec inquiétude : « La nouvelle génération allait-elle se détourner de l’industrie aéronautique, responsable de 2,5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre ? » Une question d’autant plus légitime qu’à l’époque, des étudiants d’autres grandes écoles, comme Centrale Nantes et Polytechnique, se mobilisent aussi sur leur campus ou dans la rue lors des marches géantes pour le climat.
Quatre ans plus tard, le souffle contestataire a-t-il gagné l’ensemble de cette jeune élite ? « Médiatiquement, l’appel d’AgroParisTech a constitué une onde de choc. Mais cela reste un épiphénomène. Le profil très centré sur le sens, l’engagement et la transition écologique est une minorité. Dans nos données, il représente environ 16 % des ingénieurs et 10 % des étudiants en école de commerce », relève Aurélie Robertet, directrice France d’Universum, un cabinet spécialisé dans le classement des entreprises par niveau d’attractivité auprès des étudiants et jeunes actifs.
Les secteurs dont l’image est associée au réchauffement climatique attirent toujours les jeunes professionnels. Depuis 2022, l’aéronautique truste les premières places chez les ingénieurs avec, en 2025, Thales, Airbus, Safran et Dassault Aviation. La tech reste aussi en bonne position avec Google, Apple et Dassault Systèmes dans le top 10. Quant à TotalEnergies, il a même progressé de la 19e à la 11e place. De leur côté, les étudiants des écoles de commerce plébiscitent en particulier le secteur bancaire.
Candidatures en hausse
Pour corroborer ces classements, Le Monde a contacté une dizaine de directeurs des ressources humaines de grandes entreprises productrice ou grosses consommatrices d’énergies non décarbonées. Seuls deux ont donné suite, dont ce DRH d’une banque, qui a néanmoins réclamé l’anonymat. Il constate : « Nous recevons plus de candidatures qu’il y a quatre ans. Les principaux critères des candidats sont la rémunération, la mission, les conditions de travail et la mobilité professionnelle. » Même son de cloche du côté de TotalEnergies, seule entreprise à avoir répondu à notre sollicitation à visage découvert. « Pour les stages et les alternances, nous avons toujours autant de candidatures, y compris sur nos métiers historiques comme le forage ou les géosciences. Sur les forums ou en entretien, les questions portent surtout sur le contenu et la rémunération des postes ciblés, les possibilités d’évolution, ou encore le télétravail », affirme Céline Berbiguier.
La responsable des politiques jeunesse, des grandes écoles et de l’attractivité du groupe poursuit : « Avec la vague d’étudiants engagés des grandes écoles, nous sommes davantage challengés, reconnaît-elle. Les jeunes regardent le rythme et la constance de notre trajectoire et comprennent que même dans le pétrole et le gaz, il y a des enjeux cruciaux aujourd’hui pour préparer l’avenir à 2030-2050. » C’est le cas de Gabin Sarpy, 24 ans, recruté comme analyste pricing en octobre 2025. « Je préfère être à l’intérieur pour participer aux évolutions plutôt que critiquer de l’extérieur », argumente cet ancien élève des Mines de Paris.
Que devient la question environnementale dans l’esprit de la jeune génération qui se lance dans la vie professionnelle ? « Elle reste un sujet important pour une minorité engagée, mais dans le choix d’un emploi, ce n’est pas un critère déterminant tel que, par exemple, la rémunération », indique Pierre Chavonnet, directeur général adjoint du cabinet Occurrence (groupe Ifop), auteur du Palmarès 2025 des entreprises préférées des étudiants et jeunes diplômés.
Sur un marché de l’emploi tendu, les nombreux avantages proposés par les grandes entreprises polluantes apparaissent comme rassurants. « Chez Airbus, un ingénieur de moins de 24 ans démarre autour de 45 000 euros brut annuels, puis grimpe à 48 000 euros brut entre 24 et 27 ans. A cela s’ajoutent treizième mois, bonus, intéressement et participation », relève Guillaume Bonnet. De son côté, Julie Lequeux, déléguée syndicale nationale CFDT chez BNP Paribas, rappelle : « Quand vous entrez chez nous, vous savez que vous exercerez plusieurs métiers dans le réseau commercial : le trading, l’informatique, les fonctions support… »
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Pour autant, les entreprises font aujourd’hui plus attention à leur communication. « Sur les forums de recrutement, elles font preuve de davantage de pédagogie sur leur utilité sociale, leurs engagements et leur trajectoire de décarbonation, car les étudiants croient moins les discours corporates qu’auparavant. Ils font davantage confiance aux témoignages directs : alumni, anciens camarades, contacts personnels », constate Manuelle Malot, directrice du NewGen Talent Centre de l’EDHEC Business School. Une vigilance qui reste de mise : le 23 octobre 2025, TotalEnergies a été condamné par la justice après une plainte des associations Greenpeace, Notre affaire à tous et Les Amis de la Terre France, pour « allégations trompeuses de la société quant à ses ambitions de neutralité carbone, sa position majeure en termes de transition écologique et ses performances environnementales en gaz fossilisé et biocarburant ».
Cet article est réalisé dans le cadre de la table ronde « Jeunesse : comment faire nation dans un monde en crise ? », organisée par Le Monde en partenariat avec l’Agence du service civique.
Un débat sur le thème « Jeunesse : comment faire nation dans un monde en crise ? »
Quelles pistes suivre pour inviter la jeunesse à « faire nation dans un monde en crise » ? Cette question sera au cœur du grand débat qu’organise Le Monde, en partenariat avec l’Agence du service civique, mardi 14 avril, de 18 h 30 à 20 heures, dans son auditorium (67, avenue Pierre-Mendès-France, 75013 Paris).
Avec :
Muriel Domenach, ambassadrice de France auprès de l’OTAN de 2019 à 2024, aujourd’hui engagée dans l’association Au contact citoyens, citoyennes !.
Virginie Sassoon, docteure en sciences de l’information et de la communication et spécialiste de l’éducation aux médias.
Benoit Falaize, historien, membre du Centre d’histoire de Sciences Po.
Jean Jouzel, paléoclimatologue, auteur dès 1987 de la première étude établissant formellement le lien entre concentration de CO2 dans l’atmosphère et réchauffement climatique, et ancien vice-président du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).
Géraud Létang, historien, enseignant-chercheur à l’Ecole de guerre.
Vous entendrez également les témoignages de trois jeunes ayant effectué un service civique dans divers secteurs, dont Noémie Furon, en mission à la Ligue de protection des oiseaux (LPO) et maintenant médiatrice en CDI dans la structure, et Flavie Couturier, en mission en 2019-2020 à l’hôpital Necker, à Paris, et dont la mission avait été revue lors de la pandémie de Covid-19.
Nadia Bellaoui, présidente de l’Agence du service civique, conclura les débats.
Entrée libre sur inscription via ce lien.
Source:
www.lemonde.fr

