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Philippe Douroux, « Max Jacob et le jeune SS » (Flammarion)

Les fantômes de Montargis. On ne se remet vraiment jamais d’être le fils d’un fasciste français ultra-collabo, Alfred Douroux, engagé dans la LVF (Légion des volontaires français), puis intégré à la brigade Charlemagne de la Waffen SS, qui lutta jusqu’au bout, du front russe à Berlin en ruines, au service fanatique d’Hitler. Philippe Douroux a consacré un livre à ce « père ordinaire », paru chez Flammarion en 2025. Mais il n’en a pas terminé avec cette page honteuse de notre histoire. Il la rouvre ici de façon inattendue.

Tout commence en juin 1941, dans la France de Pétain, à Montargis, lors d’un dîner en ville chez le très bourgeois Jacques Evrard, chirurgien orthopédiste. Parmi les invités figure le poète Max Jacob. Est présent le fils de la maison, prénommé lui aussi Jacques, lequel vient de publier un recueil de poèmes, La rose privée, chez l’éditeur reconnu Debresse, à Paris. Jacques junior a 17 ans, l’âge où « on n’est pas sérieux », et il se prend bien sûr pour Rimbaud. À un moment, Jacques senior pose la question : « C’est quoi un vers lyrique ? » On ne sait ce qu’a répondu Jacob. Mais un lien ténu s’est créé entre le déjà vieux poète (65 ans), pauvre, laid, homosexuel tourmenté, au caractère imprévisible, juif déclaré, ami du Tout-Paris artistique, et le poète en herbe. La preuve, Jacob lui écrira par la suite trois lettres, avec un croquis de lui, et reviendra sur cet épisode dans ses Conseils à un jeune poète (paru chez Gallimard en 1945).

Concernant le malheureux Max Jacob, la suite est connue. Quoique converti au catholicisme en 1915, il revendiqua son judaïsme durant l’Occupation, fut arrêté en 1944 et interné au camp de Drancy en attente d’être déporté. Il y mourut en martyr le 5 mars 1944. Du côté de Jacques Evrard junior, l’histoire est stupéfiante : tout comme le père de Philippe Douroux, il a vite affiché des idées fascistes résolues, et a combattu dans la brigade Charlemagne aux côtés des nazis, persuadé, même après le débarquement des alliés, qu’Hitler allait remporter la guerre.

Evrard, fait prisonnier le 2 mai 1945, a été interné, puis extradé vers la France. Il y a été interrogé, puis jugé, condamné à une peine de cinq ans de prison, ramenée à trois, et enfin amnistié. On en a fusillé pour moins que ça ! Il a ensuite repris tranquillement ses études de chirurgie orthopédique, comme papa, et est devenu un grand ponte dans sa spécialité, à l’hôpital Cochin de Paris. Mais jamais il n’a renié son adhésion au nazisme, ses théories négationnistes, bien au contraire. En 1993, un an avant sa mort, il a publié à compte d’auteur les lettres de Max Jacob et le dessin, avec une préface indigne, dit Philippe Douroux, où il élude la mort du poète, ne s’excuse en rien et justifie même ses idées nauséabondes, héritées de son prof d’histoire Henri Barelle, un ancien catholique social devenu royaliste et négationniste décomplexé.

L’enquête de Philippe Douroux, ancien journaliste à Libération, est passionnante dans ses méandres, et salutaire aujourd’hui, où l’on assiste, dans le monde entier, au retour de moins en moins masqué d’idéologies mortifères. Que l’on n’oublie jamais Max Jacob et ses six millions de frères.

Philippe DourouxMax Jacob et le jeune SSFlammarionTirage: 6 000 ex.Prix: 20 € ; 176 p.ISBN: 9782080141859


Source:

www.livreshebdo.fr