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Lors d’un épisode psychotique, elle voit en couleur les mots que les autres prononcent

C’est l’histoire d’une jeune femme de 25 ans, sans antécédent neurologique ou psychiatrique connu, qui présente un premier épisode psychotique aigu, avec hallucinations auditives verbales et idées délirantes paranoïdes.

Un traitement antipsychotique est rapidement instauré par rispéridone (2 mg par jour), à dose progressivement augmentée au cours des quatre mois suivants. Lorsque celle-ci atteint 4 mg par jour, la patiente signale à son psychiatre l’apparition d’un phénomène qu’elle n’avait jamais connu auparavant.

Elle se rend compte que, lorsqu’elle entend quelqu’un parler, les mots ne restent pas seulement des sons : ils deviennent aussi des images. Pas des images floues, mais de véritables mots écrits qui défilent dans son esprit comme des sous-titres de film. Ceux-ci s’affichent automatiquement dans son champ mental dès qu’une personne s’exprime, et parfois même lorsqu’elle pense en silence. Les phrases se déroulent de gauche à droite, comme une ligne de texte sur un écran, sans qu’elle puisse les contrôler ni les interrompre. Plus étonnant encore, ces mots sont colorés.

Ce phénomène correspond à ce que l’on appelle la synesthésie des sous-titres (ticker-tape synesthesia, en anglais). Il s’agit d’une forme particulière de synesthésie dans laquelle chaque mot entendu est, pour ainsi dire, automatiquement reproduit sous forme écrite sur une sorte de bande imaginaire.

C’est l’anthropologue Francis Galton qui, en 1883, a le premier décrit l’étrange capacité de « quelques personnes à voir mentalement imprimé chaque mot qui est prononcé (…) et à les lire généralement comme sur une longue bande de papier imaginaire, semblable à celle qui se déroule dans les instruments télégraphiques ». Il notait déjà que « ces expériences diffèrent dans les détails (…) mais sont toujours les mêmes chez une même personne ».

Revenons au cas de cette jeune femme, rapporté par des neurologues français dans un article publié en ligne le 28 février 2026 dans la revue Cortex, et à paraître dans l’édition papier de mai. Ses symptômes psychotiques régressent complètement en quelques mois. La posologie de la rispéridone est alors diminuée à 2 mg par jour, parallèlement à une baisse de la fréquence et de l’intensité de la synesthésie des sous-titres.

Deux ans après le début des troubles, elle est adressée aux neurologues Laurent Cohen et Fabien Hauw, à l’Institut du Cerveau (hôpital de la Pitié-Salpêtrière), qui ont déjà étudié des personnes présentant une synesthésie des sous-titres. À ce moment-là, le phénomène n’apparaît plus qu’environ une fois par mois et n’est plus vécu comme inquiétant.

Une synesthésie des sous-titres sur fond de synesthésie graphème-couleur

La jeune femme rapporte alors qu’elle a, depuis aussi longtemps qu’elle s’en souvienne, toujours associé des couleurs spécifiques aux lettres et aux chiffres, ce qui définit une synesthésie graphème-couleur. Le terme synesthésie vient du grec syn (« ensemble ») et aesthesis (« sensation ») : la perception d’un stimulus en déclenche automatiquement une autre.

Chez cette patiente, la synesthésie des sous-titres, telle qu’elle s’est manifestée durant l’épisode psychotique, prend la forme de sous-titres mentaux typiques, déclenchés aussi bien par la parole d’autrui que par son propre discours intérieur. Ces sous-titres ne sont pas constants : ils apparaissent de façon intermittente, sans facteur déclenchant clairement identifié ni moment particulier de la journée. Mais lorsqu’ils surviennent, ils s’imposent à elle et échappent à tout contrôle volontaire.

Lorsque plusieurs personnes parlent en même temps, plusieurs flux de texte apparaissent simultanément, envahissent le champ de la conscience et contribuent à la détresse de la patiente.

Chez cette femme, qui présentait déjà une prédisposition à la synesthésie graphème-couleur, tout semble indiquer qu’un épisode psychotique a transitoirement « dévoilé » une synesthésie des sous-titres. Comme cela a déjà été décrit dans d’autres cas, ces sous-titres sont eux-mêmes colorés. À la synesthésie graphème-couleur habituelle vient donc se superposer une nouvelle modalité synesthésique, cette fois déclenchée par le langage.

On considère généralement que la synesthésie résulte de la combinaison de deux facteurs. Le premier est une prédisposition générale à devenir conscient de perceptions ou de contenus mentaux qui, chez la plupart des individus, restent en deçà du seuil de la conscience. Cette prédisposition semble d’autant plus marquée que la personne présente plusieurs formes de synesthésie.

Le second facteur correspond à des particularités individuelles de l’organisation cérébrale, qui expliqueraient pourquoi certaines personnes développent tel type de synesthésie plutôt qu’un autre. Dans le cas de la synesthésie des sous-titres et de la synesthésie graphème-couleur, ces particularités seraient liées à la façon dont le cerveau s’est structuré au cours de l’apprentissage de la lecture.

Des travaux récents ont apporté des arguments en faveur de ces deux facteurs. Les personnes présentant une synesthésie des sous-titres montrent une connectivité fonctionnelle accrue entre certaines régions préfrontales gauches et les cortex visuels occipital et temporal. Cette connectivité tend à être d’autant plus élevée que le nombre de synesthésies associées est important.

Par ailleurs, ces synesthètes présentent une connectivité accrue au sein du réseau cérébral de la lecture, en particulier entre les régions impliquées dans l’analyse de la parole et celles qui représentent les formes orthographiques des mots.

Dans ce cadre, les auteurs proposent l’interprétation suivante : cette patiente possédait une prédisposition pour des formes de synesthésie impliquant les mots écrits, soit comme stimulus déclencheur (dans la synesthésie graphème-couleur), soit comme « image parasite » qui se superpose à la perception (dans la synesthésie des sous-titres).

Cette prédisposition pourrait être liée à une connectivité accrue des régions cérébrales impliquées dans la lecture, notamment dans la région occipito-temporale gauche appelée aire de la forme visuelle des mots.

La synesthésie graphème-couleur était suffisamment marquée pour être présente en permanence depuis l’apprentissage de la lecture, alors que la synesthésie des sous-titres était restée latente, en dessous du seuil de la conscience, jusqu’à l’épisode psychotique. Le cerveau n’aurait donc pas créé un phénomène entièrement nouveau, mais révélé une capacité préexistante.

En d’autres termes, l’épisode psychotique aurait, en quelque sorte, ouvert les vannes de la conscience. La patiente s’est mise à entendre des voix et à voir, très nettement dans son esprit, des mots écrits. Cela pourrait s’expliquer soit par un abaissement des seuils de perception (lié à des connexions renforcées entre les régions frontales et sensorielles du cerveau), soit par une amplification des signaux sensoriels.

Reste une question délicate : le traitement antipsychotique a-t-il joué un rôle ? Le phénomène est apparu à un moment où la dose de rispéridone était élevée et a diminué lorsque celle-ci a été réduite. Toutefois, aucune donnée solide ne permet d’affirmer, à ce jour, que ces médicaments puissent induire une synesthésie.

En revanche, certaines substances hallucinogènes, comme le LSD, la psilocybine ou la mescaline, ainsi que le THC (principal composé psychoactif du cannabis), peuvent provoquer des expériences proches de la synesthésie en augmentant la connectivité entre régions cérébrales. Mais aucun cas comparable n’a été rapporté avec des antipsychotiques.

Ce cas clinique ne permet évidemment pas de tirer des conclusions générales. Il repose sur le récit de la patiente, recueilli a posteriori, sans mesures objectives au moment des symptômes. Il offre néanmoins une occasion rare d’observer, dans le temps, les relations entre phénomènes synesthésiques et psychotiques. Il suggère que ces deux types d’expériences pourraient partager certains mécanismes cérébraux.

Enfin, ce cas met en lumière un point essentiel en pratique clinique : les expériences synesthésiques peuvent être confondues avec des hallucinations ou des idées délirantes, en particulier lorsqu’elles surviennent sur un terrain psychotique. Dans ce contexte, une analyse fine du vécu subjectif s’avère indispensable pour éviter toute erreur diagnostique.

Pour en savoir plus :

Cohen L, Jardri R, Hauw F. Psychotic subtitles : A case of transient ticker-tape synesthesia. Cortex. 2026 May ;198 :110-112. doi : 10.1016/j.cortex.2026.02.014

Delsanti R, Hauw F, Lahbari R, et al. Bridging speech and sight : white matter anatomy in ticker-tape synaesthesia. Brain Commun. 2025 Aug 29 ;7(5) :fcaf316. doi : 10.1093/braincomms/fcaf316

Hauw F, El Soudany M, Cohen L. The advantage of being a synesthete : The behavioral benefits of ticker-tape synesthesia. Cortex. 2023 Nov ;168 :226-234. doi : 10.1016/j.cortex.2023.08.011

Hauw F, El Soudany M, Cohen L. Subtitled speech : Phenomenology of tickertape synesthesia. Cortex. 2023 Mar ;160 :167-179. doi : 10.1016/j.cortex.2022.11.005

Bouvet L, Barbier JE, Cason N, et al. When synesthesia and savant abilities are mistaken for hallucinations and delusions : contribution of a cognitive approach for their differential diagnosis. Clin Neuropsychol. 2017 Nov ;31(8) :1459-1473. doi : 10.1080/13854046.2017.1288269

Luke DP, Terhune DB. The induction of synaesthesia with chemical agents : a systematic review. Front Psychol. 2013 Oct 17 ;4 :753. doi : 10.3389/fpsyg.2013.00753

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Source:

www.lemonde.fr