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« Le monde est un véritable chaos, une pagaille brutale et grotesque » : Paul McCarthy entre dessin et performances dans une exposition gratuite à Paris

Né en 1945 à Salt Lake City, Paul McCarthy vit et travaille à Los Angeles. Il a très tôt développé une pratique artistique pluridisciplinaire, cherchant à repousser les limites de la peinture par l’utilisation de matériaux non conventionnels, puis exploré les domaines de la performance, la photographie, le film, la vidéo, la sculpture ou le dessin. Ses personnages et objets critiquent les univers dont ils sont issus, soit Hollywood, la politique, la philosophie, les sciences, l’art, la littérature et la télévision… Acerbe, drôle, mais toujours dérangeante, l’œuvre de McCarthy, à découvrir à la galerie Hauser & Wirth, révèle les traumatismes sous-jacents du rêve américain. Il avait marqué la scène parisienne il y a plus de dix ans, par son exposition à la Monnaie de Paris et son fameux Tree, installé sur la place Vendôme dans le cadre de la Fiac.

Vous exposez pour la première fois à la galerie Hauser & Wirth à Paris et présentez un ensemble de dessins inédits, accompagnés de la vidéo d’une performance qui dévoile leur processus créatif. Quelle est la genèse de ce projet ?

Entre 2014 et 2015, je travaillais sur une pièce de théâtre pour la Volksbühne de Berlin. J’envisageais un western traitant de libertins, de Ronald et Nancy Reagan, de Marie-Madeleine, etc… J’avais déjà réalisé White Snow et Rebel Dabble Babble, mais un problème technique m’a contraint à abandonner l’idée du western et à projeter la vidéo de Rebel Dabble Babble en rejouant certaines scènes avec des acteurs allemands. Nous avons filmé ces séquences dans différents espaces du théâtre, et c’est là que j’ai rencontré Lilith Stangenberg.

© Paul McCarthy. Courtesy the artist and Hauser & Wirth. Photo: Mara McCarthy

© Paul McCarthy. Courtesy the artist and Hauser & Wirth. Photo: Mara McCarthy

Pendant le tournage, alors que Lilith était allongée sur le sol carrelé d’une pièce, nous avons plaisanté sur l’idée de refaire Portier de nuit, un film de Liliana Cavani sorti en 1974, qui raconte une histoire d’amour et de domination entre un officier nazi et une jeune femme dans un camp de concentration. Après la guerre, ils se rencontrent par hasard et leur relation reprend. C’était un film controversé, mais aussi très beau. En 2017, nous avons décidé de le réaliser et, petit à petit, notre sujet a évolué. Au lieu d’incarner Max, un médecin nazi dans un camp de concentration, j’interprète un producteur vivant à Los Angeles qui exploite et abuse de jeunes acteurs. Lilith joue Lucia, une comédienne venue en Californie pour le rencontrer. Notre film s’intitule Night Vater, or pendant que j’écrivais le scénario, l’affaire Weinstein a éclaté… Comme dans Portier de nuit, les protagonistes savent qu’ils sont condamnés et se suicident à la fin, nous pensions que nos personnages allaient le faire dans les montagnes près de Los Angeles. Mais au cours de conversations, le sujet d’Adam et Ève est apparu, puis celui d’Adolf et Eva, et enfin le titre A&E.

Vue de l’installation « Paul Mccarthy. SS EE Saint Santa Eva Elfdrawing Sessions 2025 with Lilith Stangenberg », Hauser & Wirth Paris, 2026. © Paul McCarthy. Courtesy the artist and Hauser & Wirth. Photo: Nicolas Brasseur. Vue de l’installation « Paul Mccarthy. SS EE Saint Santa Eva Elfdrawing Sessions 2025 with Lilith Stangenberg », Hauser & Wirth Paris, 2026. © Paul McCarthy. Courtesy the artist and Hauser & Wirth. Photo: Nicolas Brasseur.

Vue de l’installation « Paul Mccarthy. SS EE Saint Santa Eva Elfdrawing Sessions 2025 with Lilith Stangenberg », Hauser & Wirth Paris, 2026. © Paul McCarthy. Courtesy the artist and Hauser & Wirth. Photo: Nicolas Brasseur.

Ce nouveau cycle a d’ailleurs entraîné une manière inédite de réaliser vos dessins. Pouvez-vous nous décrire ce processus ?

En effet, depuis, nous avons tourné plusieurs performances A&E. Elles sont présentées comme une série de longs métrages ; dont chacun est une sorte de chapitre. J’ai écrit un scénario pour chaque opus, servant de trame à nos improvisations avec Lilith. C’est une tentative d’explorer plus profondément notre humanité et, à la fin du tournage de NV, Night Vater, nous avons réalisé de grands dessins en incarnant nos personnages. Puis nous avons mené trois séances de dessin similaires, liées à A&E, mettant en scène le langage, l’action et l’imbrication de nos deux personnalités. Je me perds en quelque sorte, car il faut lâcher prise et laisser le dessin s’exprimer. Si je pratique ce médium en me parlant à moi-même depuis les années 1960, les dessins que j’ai réalisés au fil des ans, pour ces personnages d’Adolf ou de Max, ont tous été exécutés sur une grande plateforme.

Lors de ces séances avec Lilith Stangenberg, rien n’est préparé : nous ne discutons pas de ce que nous allons faire ou dessiner. Nous commençons simplement, tous les deux sur l’estrade, face à la feuille. Nous ne partons pas tant que les dessins ne sont pas terminés, et même s’il n’y a pas de règles prédéfinies, cela s’est imposé naturellement. J’ai toujours considéré les estrades comme des arènes ou des piédestaux et les dessins s’adaptent parfaitement à cette situation. Présentés à l’exposition chez Hauser & Wirth, les dessins SS EE Saint Santa Eva Elf ont été conçus dans un décor de cinéma, réplique de ma maison d’enfance, que j’avais fait construire en 2012 pour le projet White Snow. L’intérieur était grandeur nature avec le mobilier et le papier peint que j’y voyais à l’époque… Nous avions tout refait mais, pour ces œuvres, j’ai retiré les meubles et la moquette. Elles ont été créées au sol et sur les murs, au cours de séances qui ont toutes été filmées. Jusqu’à présent, je n’en ai monté que deux, Micky et Kandinsky, que nous exposons ici.

Paul McCarthy, <i>SS EE, Pose File, Diptych, D1 #2 and 1</i>, 2025, crayon, pastel, feutre acrylique, poupée de chiffon et collage sur papier, chacun : 121.9 x 91.4 cm. Photo: Fredrik NilsenPaul McCarthy, <i>SS EE, Pose File, Diptych, D1 #2 and 1</i>, 2025, crayon, pastel, feutre acrylique, poupée de chiffon et collage sur papier, chacun : 121.9 x 91.4 cm. Photo: Fredrik Nilsen

Paul McCarthy, SS EE, Pose File, Diptych, D1 #2 and 1, 2025, crayon, pastel, feutre acrylique, poupée de chiffon et collage sur papier, chacun : 121.9 x 91.4 cm. Photo: Fredrik Nilsen

L’une de ces œuvres fait en effet référence aux fondateurs de l’art abstrait… L’histoire de l’art est-elle importante pour vous ?

Ce dessin s’intitule SS EE Kandinsky Godog, car il est né du fait que quelqu’un avait laissé le livre Du spirituel dans l’art de Vassily Kandinsky près du plateau de tournage. Lilith l’a pris et s’est mise à le lire pendant que je dessinais. J’ai ensuite collé sa couverture sur le papier, avec divers morceaux de fusain et de craie, car je voulais conserver le dessin exactement tel qu’il était lorsqu’il avait été achevé sur le sol. À un autre moment, j’ai tracé un rectangle noir au centre, en référence à la cheminée de la maison de mes parents, et cela a renvoyé au Carré noir de Kasimir Malevitch. Puis au bas de la feuille s’est immiscé un amas de têtes rondes, semblables à des crânes, et l’on peut se demander si elles ne symbolisent pas ce que l’humanité se fait à elle-même…

Pourriez-vous revenir sur cette obsession pour le Père Noël, que vous représentez depuis de nombreuses années et que vous accompagnez ici d’une elfe, interprétée par Lilith Stangenberg ? Que symbolise-t-il pour vous ?

Aux États-Unis, il existe une véritable obsession pour le Père Noël et Jésus-Christ… Dès 1967, j’ai réalisé des dessins du Père Noël sous l’influence de stupéfiants. Les couleurs du Père Noël et de Noël sont le rouge, le blanc, le noir et le vert. Quant au personnage lui-même, il peut symboliser le patriarcat, le capitalisme, le consumérisme, le père et Dieu. Dans la séance de dessin SS EE, il est grotesque ; l’elfe Eva lui écrit « P-I-G » (cochon) sur les fesses et lui dessine des dollars sur sa tête. Il adore qu’on s’assoie dessus. Pendant les treize jours qu’a duré notre séance de création, il continue de dessiner ; c’est comme un travail, un devoir… C’est aussi une forme de jeu, car il aime les situations érotiques, mais je ne m’attendais pas est que ces dessins soient presque totalement dépourvus d’images claires du Père Noël lui-même. L’image principale est celle d’Eva, l’elfe verte, qui trône souvent au sommet de la pyramide de totems, au-dessus de l’amas de crânes ronds… Ce Père Noël fait partie des personnages que j’ai incarnés ces vingt dernières années, tels que George Bush, un capitaine pirate, Walt Disney, Ronald Reagan, Donald Trump, Max le Producteur, Adolf Hitler…

Vue de l’installation « Paul Mccarthy. SS EE Saint Santa Eva Elfdrawing Sessions 2025 with Lilith Stangenberg », Hauser & Wirth Paris, 2026. © Paul McCarthy. Courtesy the artist and Hauser & Wirth. Photo: Nicolas Brasseur. Vue de l’installation « Paul Mccarthy. SS EE Saint Santa Eva Elfdrawing Sessions 2025 with Lilith Stangenberg », Hauser & Wirth Paris, 2026. © Paul McCarthy. Courtesy the artist and Hauser & Wirth. Photo: Nicolas Brasseur.

Vue de l’installation « Paul Mccarthy. SS EE Saint Santa Eva Elfdrawing Sessions 2025 with Lilith Stangenberg », Hauser & Wirth Paris, 2026. © Paul McCarthy. Courtesy the artist and Hauser & Wirth. Photo: Nicolas Brasseur.

Votre travail aborde souvent les rapports de domination entre hommes et femmes… Est-ce aussi pour dénoncer les travers de notre société ?

Dans les vidéos, il est évident que je suis bien plus âgé que Lilith, ce qui nous permet de créer une ambiguïté dans ces rôles. Suis-je le père, le producteur, le dominant ? Puis, à d’autres moments, Lilith devient la mère, moi le fils, et le pouvoir s’inverse. Qui détient réellement la maîtrise et à quel moment ? Celui qui est en position de faiblesse obtient-il ce qu’il veut et celui qui est au-dessus est-il à son service ? Aux jeux de domination s’ajoute la mise à nu de la brutalité masculine et de ses désirs.

Paul McCarthy, SS EE, D8 #4-8, 2025, fusain, pastel, feutre acrylique et colle sur papier, 199,4 x 147,3 cm. Photo: Fredrik NilsenPaul McCarthy, SS EE, D8 #4-8, 2025, fusain, pastel, feutre acrylique et colle sur papier, 199,4 x 147,3 cm. Photo: Fredrik Nilsen

Paul McCarthy, SS EE, D8 #4-8, 2025, fusain, pastel, feutre acrylique et colle sur papier, 199,4 x 147,3 cm. Photo: Fredrik Nilsen

Cette dernière série de dessins marque-t-elle une rupture avec votre travail précédent ?

J’ai toujours dessiné seul, soit des petits formats pour tous les projets de performance et de vidéo, tels des storyboards ou scénarios, soit de grandes feuilles, créées sur une plateforme et qui ressemblent à celles que j’ai faites avec Lilith. Mais cette dernière influence le dessin d’une autre manière, car nous nous allongeons dessus, nous marchons dessus, en y laissant des marques. Les contacts physiques de ces performances laissent des traces au sein de gestes, d’actions ou de vêtements différents à chaque fois. Nous dessinons dans un certain état, une sorte de folie douce. C’est un moment précis, où l’on ne fait rien d’autre qu’agir sur le papier. On pourrait parler d’un état onirique, emprunt d’une grande liberté. Pour moi, c’est une collision du « elle, lui et ça ». Nous y sommes tous les deux fortement impliqués. À la fin de chaque dessin réalisé ensemble, je suis souvent très surpris du résultat.

Paul McCarthy et Lilith Stangenberg, <i>SS EE, Saint Santa Eva Elf, Drawing Session</i>, 2025, extraits video de la performance © Paul McCarthy. Courtesy the artist and Hauser & Wirth. Photo: Alex StevensPaul McCarthy et Lilith Stangenberg, <i>SS EE, Saint Santa Eva Elf, Drawing Session</i>, 2025, extraits video de la performance © Paul McCarthy. Courtesy the artist and Hauser & Wirth. Photo: Alex Stevens

Paul McCarthy et Lilith Stangenberg, SS EE, Saint Santa Eva Elf, Drawing Session, 2025, extraits video de la performance © Paul McCarthy. Courtesy the artist and Hauser & Wirth. Photo: Alex Stevens

Le climat politique est un élément capital de votre travail et vous avez produit des œuvres très critiques depuis le début de votre carrière, mettant notamment en scène George W. Bush ou Donald Trump. Êtes-vous particulièrement désespéré en ce moment ?

L’Amérique… le monde… est dans une situation désespérée. C’est un véritable chaos, une pagaille brutale et grotesque, comme un mouvement constant et une agitation permanente. Qui tire les ficelles ? L’Amérique se trouve dans une situation très étrange en ce moment, un drame violent et stupide, digne d’un théâtre ou d’une stratégie sournoise impliquant des individus retors. Les puissants aux États-Unis sont en grande partie responsables du chaos mondial. Entre 2009 et 2016, j’ai créé des œuvres avec mon fils Damon mettant en scène Bush, Reagan et Trump… Avec Lilith, il y a eu NV, Night Vater, et A&E, Adolf & Eva, Adam & Ève, puis la session de dessins SS EE. Ce sont toutes des œuvres qui traitent de la brutalité grotesque, du patriarcat, du désir, de la mort et de l’imbrication du féminin et du masculin.

Vue de l’installation « Paul Mccarthy. SS EE Saint Santa Eva Elfdrawing Sessions 2025 with Lilith Stangenberg », Hauser & Wirth Paris, 2026. © Paul McCarthy. Courtesy the artist and Hauser & Wirth. Photo: Nicolas Brasseur. Vue de l’installation « Paul Mccarthy. SS EE Saint Santa Eva Elfdrawing Sessions 2025 with Lilith Stangenberg », Hauser & Wirth Paris, 2026. © Paul McCarthy. Courtesy the artist and Hauser & Wirth. Photo: Nicolas Brasseur.

Vue de l’installation « Paul Mccarthy. SS EE Saint Santa Eva Elfdrawing Sessions 2025 with Lilith Stangenberg », Hauser & Wirth Paris, 2026. © Paul McCarthy. Courtesy the artist and Hauser & Wirth. Photo: Nicolas Brasseur.

En montrant, parfois de manière très frontale et brutale, les excès du monde, espérez-vous que le spectateur puisse éprouver une forme d’empathie envers les êtres humains ?

Ce que j’attends du spectateur et de sa compréhension… est une question complexe pour moi… Je crois que je crée parce que j’ai de l’empathie pour les autres… à partir de ce que je ressens et de ce que je pense. C’est ce qui prime et non ce que le spectateur souhaite. Je suis toujours heureux quand quelqu’un perçoit mon travail comme je le conçois, ou lorsqu’il voit quelque chose que je n’ai pas vu, mais qui a du sens pour moi et se révèle intéressant. Toutefois, les réactions négatives font aussi partie du jeu et j’ai été censuré à de nombreuses reprises. Contrairement aux réalisateurs de cinéma, qui tiennent beaucoup compte de leur public, les artistes visuels sont davantage reclus dans leurs ateliers, face à une audience très différente. Finalement, je vis un peu dans une bulle…

« Paul McCarthy – SS EE Saint Santa Eva Elf Drawing Sessions 2025 with Lilith Stangenberg »Hauser & Wirth Paris, 26 bis rue François Ier, 75008 ParisDu 21 mars au 31 mai 2026


Source:

www.connaissancedesarts.com