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Jeff Bezos veut transformer la Terre en planète-jardin en déplaçant l'industrie dans l'espace : est-il devenu fou ?

Une déclaration faite par Jeff Bezos ce mercredi 17 juin 2026 après être monté sur scène à VivaTech, à Paris, fait un peu le buzz en ce moment. Le fondateur d’Amazon, et concurrent d’Elon Musk en ce qui concerne la course à l’espace, s’exprimait aux côtés du directeur général de Blue Origin, entreprise qu’il a aussi fondée.

Le milliardaire évoquait la possibilité de continuer à faire de la croissance économique et à exploiter massivement des ressources naturelles tout en conciliant, selon lui, la préservation de l’environnement et même en refaisant de notre Planète Miracle une planète-jardin telle qu’elle l’était avant le début de l’ère industrielle, il y a donc environ deux siècles.

Sa solution ?

Déplacer l’industrie lourde et polluante dans l’espace afin de laisser à notre Planète bleue la possibilité de se régénérer…

Est-il devenu fou, perdant le contact avec la réalité et les données de la science aux abords de la soixantaine ?

Présent au salon VivaTech, à Paris, le fondateur d’Amazon et Blue Origin estime que « quand le voyage spatial sera suffisamment fiable et bon marché », il sera possible d’implanter les industries polluantes loin de la Terre, sur des astéroïdes ou sur la Lune, et de restaurer l’environnement détruit depuis la révolution industrielle. Pour obtenir une traduction en français assez fidèle, cliquez sur le rectangle blanc en bas à droite. Les sous-titres en anglais devraient alors apparaître. Cliquez ensuite sur l’écrou à droite du rectangle, puis sur « Sous-titres » et enfin sur « Traduire automatiquement ». Choisissez « Français ». © BFM Business

En fait, ce n’est pas la première fois qu’il évoque cette idée et il avait fait un bien plus grand buzz en 2021 avec la même déclaration. Certes 2020/2021, c’est le moment où l’on a commencé à voir clairement des signes qu’Elon Musk perdait les pédales et commençait à devenir une nuisance pour l’humanité. Mais, même si l’on peut critiquer Jeff Bezos sur divers sujets, il ne semble pas pour le moment donner les mêmes signes inquiétants que Musk.

Qu’est-ce que c’est et quel rapport avec Jeff Bezos ? Les réponses en lisant cet article ! © Erik Wernquist

Sauf pour ceux qui doivent continuer à faire des contresens sur les intentions de Jeff Bezos concernant la façon de sauver la planète des effets de la technologie et de l’industrie, comme ils l’avaient déjà fait en 2021.

Futura avait débunké plusieurs de ces contresens dans un précédent article, dont nous reprenons en partie le contenu.


Jeff Bezos veut déplacer les industries polluantes dans l’espace, ce n’est pas idiot et on le sait depuis 50 ans !

L’une des dernières déclarations de Jeff Bezos fait le buzz, laissant croire à nouveau que la conquête de l’espace menée par les milliardaires est déconnectée de la réalité, voire nuisible, et qu’ils feraient mieux de se préoccuper de l’environnement plutôt que de se payer des jouets pour gamins gâtés. La réalité est bien évidemment complètement à l’opposé, même si elle relève plutôt de la Science-fiction pour le moment…. Lire la suite

Bien sûr, les premières critiques laissaient entendre que comme d’autres milliardaires, Bezos n’avait aucune préoccupation environnementale et n’était pas conscient qu’il fallait même entamer une décroissance, seule solution dans un monde fini où les ressources s’amenuisent et où se pose le problème du changement climatique d’origine anthropique.

En mars 2020, Bezos a officiellement annoncé qu’il allait consacrer 10 milliards de sa poche, à raison d’environ un milliard par an, pour lutter contre le réchauffement climatique via le Bezos Earth Fund. Pour obtenir une traduction en français assez fidèle, cliquez sur le rectangle blanc en bas à droite. Les sous-titres en anglais devraient alors apparaître. Cliquez ensuite sur l’écrou à droite du rectangle, puis sur « Sous-titres » et enfin sur « Traduire automatiquement ». Choisissez « Français ». © Bezos Earth Fund

Les déclarations et les actions de Bezos à cet égard, sauf à évoquer du greenwhashing et encore, ne permettent pas vraiment de soutenir cette hypothèse, comme on l’expliquait déjà en 2021. On peut s’en rendre compte rien qu’avec le Bezos Earth Fund et les milliards que veut injecter le milliardaire pour résoudre les problèmes environnementaux de la Terre.

Reconnaissons quand même qu’il reste à juger sur pièce Bezos au cours de cette décennie et la suivante, notamment avec Amazon, et que tout n’est pas rose.

Parmi les autres critiques, on pouvait accuser Bezos de faire du techno-solutionnisme naïf en laissant croire qu’il n’y avait pas à changer nos habitudes de consommation et que la technologie, via la conquête spatiale, allait permettre dans quelques années seulement de transférer toute l’industrie sur Terre dans l’espace, permettant une croissance quasi infinie et sans danger pour l’environnement.

Bien évidemment, nous sommes dans l’impossibilité de faire une telle chose et tenter de la faire ne nous conduirait à rien alors qu’il nous faut agir tout de suite, ici et maintenant, en adoptant une décroissance la moins traumatisante possible et des changements de comportements même si, bien évidemment aussi, l’utilisation massive de la technologie est indispensable pour cela.

Voilà en gros ce que nous expliquions déjà en 2021 sur toute cette histoire.

La génération X aux prises avec le XXIe siècle

Bezos n’est pas un saint, loin de là, mais il fait clairement partie des héritiers de l’esprit des années 1960 et 1970, des rêves et des idéaux auxquels nous devons une large part des aspects positifs du monde moderne (médecine, éducation, énergie, etc.).

Sachant cela, qu’y avait-il derrière la déclaration de Jeff Bezos en 2021, après le succès de son vol dans l’espace grâce à la compagnie qu’il a fondée, Blue Origin ? « Nous devons prendre toute l’industrie lourde, toute l’industrie polluante et la déplacer dans l’espace, et conserver la planète Terre comme une belle pierre précieuse. Cela va prendre des décennies et des décennies, mais nous devons commencer. »

La réponse est dans la vidéo ci-dessous et c’est un secret de polichinelle que comme bien des membres de la génération X, celle d’Apollo, il a été fortement influencé par les projets de colonies spatiales issus des travaux de Gerard Kitchen O’Neill (6 février 1927 - 27 avril 1992), un des pionniers de la physique des accélérateurs de particules, professeur à l’université de Princeton au moment où le programme Apollo se réalisait. Gerard O’Neill a été à l’origine des anneaux de stockage en physique des particules, une technologie clé des accélérateurs modernes, par exemple au Cern avec le LHC.

Dans cette conférence datant de 2019, Jeff Bezos nous parle de ses préoccupations pour le futur immédiat et lointain de l’humanité et ce qu’il entend catalyser avec Blue Origin qui sert de laboratoire technologique. Pour obtenir une traduction en français assez fidèle, cliquez sur le rectangle blanc en bas à droite. Les sous-titres en anglais devraient alors apparaître. Cliquez ensuite sur l’écrou à droite du rectangle, puis sur « Sous-titres » et enfin sur « Traduire automatiquement ». Choisissez « Français ». © Blue Origin 

Il a marqué le grand public avec un livre publié en 1976 sur les colonies spatiales et dont le titre en anglais est The High Frontier. Lorsque Bezos était étudiant à Princeton il n’avait pas manqué de suivre les cours de O’Neill dont il avait lu l’ouvrage adolescent. On peut prendre connaissance de la vision du futur qu’avait O’Neill au début des années 1980 avec un autre ouvrage en accès libre sur la toile : 2081 : a hopeful view of the human future.

Des explications pas trop techniques, mais avec calculs, peuvent se trouver dans un article publié en 1974 par O’Neill dans Physics Today.

Cela prendrait plusieurs articles pour exposer les thèses de Gerard O’Neill, ainsi que les autres projets que ses colonies spatiales cylindriques ont inspiré, comme le tore de Stanford. Essayons tout de même de faire court.

Énergie et matières premières à gogo

Tout a commencé par des exercices proposés aux étudiants de Gerard O’Neill pour faire, en physique et en ingénierie, des « back of the envelope calculations », c’est-à-dire des estimations « au dos de l’enveloppe », encore appelées estimations de Fermi.

Dans ce but, pour enseigner la manière de faire des approximations correctes sans données précises, mais à partir d’hypothèses judicieusement choisies (un art dans lequel le prix Nobel de physique italien Enrico Fermi excellait, ce qui lui permettait d’obtenir des ordres de grandeur plausibles et des explications simples pour certains phénomènes physiques, ou de tester rapidement si certaines idées avaient une chance d’être valides), O’Neill a demandé à ses étudiants de déterminer si le développement d’une civilisation techniquement avancée était plus facile à la surface d’une planète ou dans une colonie spatiale.

Les résultats aussi inattendus que surprenants penchaient en faveur de la seconde hypothèse.

Voici quelques-uns des arguments esquissés.

La bande-annonce d’un documentaire sur Gerard O’Neill et ses idées. Pour obtenir une traduction en français assez fidèle, cliquez sur le rectangle blanc en bas à droite. Les sous-titres en anglais devraient alors apparaître. Cliquez ensuite sur l’écrou à droite du rectangle, puis sur « Sous-titres » et enfin sur « Traduire automatiquement ». Choisissez « Français ». © The High Frontier Movie LLC

Les calculs montrent qu’il est nettement plus facile de mettre en orbite des matériaux issus de la Lune ou d’astéroïdes – des métaux, de l’eau que l’on peut électrolyser pour avoir de l’oxygène et de l’hydrogène (ou encore du régolite lunaire pour faire du béton), qu’à partir de la Terre.

Le champ de gravité de notre Planète exige en effet de grandes quantités de carburants.

Pour la même raison, transporter des matériaux et des personnes d’une région à une autre de l’espace interplanétaire, par exemple d’un astéroïde à un point de Lagrange, est également bien moins énergivore que sur la surface de la Terre.

Dans le cas de la Lune, comme dans le cas de l’espace proche de la Terre, le Soleil peut briller 24h/24h, nulle atmosphère ne vient absorber cette énergie, et des panneaux solaires de grande taille, puisque la pesanteur est faible ou inexistante, sont possibles et permettraient d’obtenir une quantité d’énergie importante à peu de frais une fois la colonisation spatiale avancée.

La Terre primitive à l'Hadéen n'avait rien d'accueillante. Pourtant, certains processus clés ont pavé la voie au vivant dès 4,5 milliards d'années. © Xavier Demeersman, ChatGPT
Quand la Lune était géante dans le ciel, elle aurait maintenu la Terre en enfer… et préparé la vie

Il y a 4,5 milliards d’années, la Terre n’avait rien d’un monde habitable : recouverte d’un océan de magma et enveloppée d’une atmosphère étouffante, elle était pourtant déjà le théâtre de processus essentiels à l’émergence de la vie. Une nouvelle étude montre que la jeune Lune, en exerçant d’intenses effets de marée, aurait pu prolonger cet état extrême tout en modifiant la chimie de l’atmosphère primitive…. Lire la suite

O’Neill a par exemple montré avec ses étudiants que de l’électricité lunaire permettrait facilement d’accélérer magnétiquement des charges utiles, des capsules contenant des matériaux lunaires transformés ou pas, au point de les mettre en orbite en direction de points de Lagrange stables, où pourraient être construites des colonies spatiales. L’électricité peut aussi être utilisée pour extraire des roches et du sol lunaire non seulement de l’oxygène mais aussi l’aluminium, le titane, le fer, le silicium nécessaires à la construction de colonies spatiales contenant des métaux et du verre.

Des stations solaires gigantesques en orbite géostationnaire autour de la Terre construites à partir des matériaux lunaires pourraient renvoyer d’importantes quantités d’énergie sous forme de micro-ondes dans des déserts sur Terre, où elles seraient captées avant d’être redistribuées sur l’ensemble de la planète. Le concept a été exploré initialement par l’ingénieur Peter Glaser (à ne pas confondre avec le prix Nobel Donald Glaser, l’inventeur de la chambre à bulles) en 1968. O’Neill lui a emboîté le pas.

Bref, si l’on se transpose disons après 2050, les progrès de l’IA, de la robotique, selon des lois exponentielles et parce que les bases de la physique nous disent que de vastes quantités d’énergies et de minerais (sol lunaire, astéroïdes métalliques et carbonés riches en glaces) sont disponibles dans l’espace et qu’il est moins coûteux en énergie de transporter et d’utiliser ces ressources que sur Terre, des machines pourraient rapidement créer les engins nécessaires pour construire des colonies spatiales en quelques décennies et à coût presque nul.

Les calculs de O’Neill montraient également que non seulement une partie de l’humanité pourrait quitter la Terre, de sorte que des milliards de personnes pourraient vivre confortablement dans l’espace à l’horizon 2100, mais que la production industrielle, plus facile dans l’espace et basée sur l’énergie solaire, pouvait à son tour irriguer la Terre.

« The High Frontier : The Untold Story of Gerard K. O’Neill » retrace la vie et l’influence méconnues du regretté physicien et pionnier des colonies spatiales, le Dr Gerard K. O’Neill. En 1977, il publia « The High Frontier : Human Colonies in Space », un ouvrage qui donna naissance à un vaste mouvement citoyen visant à construire des habitats semblables à la Terre dans l’espace afin de contribuer à la résolution des crises majeures de notre planète. Le film adopte le point de vue de ceux que les « enfants de Gerry », comme ils s’appellent affectueusement : ses pairs, sa famille et la jeune génération qui a perpétué ce mouvement et qui est aujourd’hui à la pointe de l’industrie spatiale moderne. Pour obtenir une traduction en français assez fidèle, cliquez sur le rectangle blanc en bas à droite. Les sous-titres en anglais devraient alors apparaître. Cliquez ensuite sur l’écrou à droite du rectangle, puis sur « Sous-titres » et enfin sur « Traduire automatiquement ». Choisissez « Français ». © T, YouTube

La clé du futur de l’humanité après le XXIe siècle ?

Au final, toujours à l’horizon de la fin du XXIe siècle, en supposant que l’humanité ne puisse pas facilement réguler au début sa croissance en population et en consommation, notamment parce qu’un certain niveau de vie est un minimum non négociable, et même sans cela, la Terre pourrait tout de même devenir une sorte de sanctuaire.

Un sanctuaire où il n’existerait plus ni usines polluantes, ni centrales nucléaires, ni consommation d’énergies fossiles et où la diminution de l’occupation des continents et de l’exploitation de la nature pourrait amorcer une phase de récupération pour la biosphère, après la commotion causée par la révolution industrielle sans contrôle rationnel et la surpopulation.

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En transition vers un équilibre idéal, un développement durable et dans le but d’assurer à tous un niveau de vie au moins équivalent à celui des habitants des pays riches actuels, une partie de la population humaine se retrouverait donc dans les colonies envisagées par O’Neill et ses continuateurs.

Comme Bezos l’a donc expliqué dans la vidéo ci-dessus en 2019, il sait que nous ne devons pas compter sur l’espace à court terme, mais pense qu’à long terme ce sera obligatoirement le cas et qu’il faut commencer à développer cette solution maintenant.

On peut bien sûr faire plusieurs objections.

Exploiter les astéroïdes et produire des produits manufacturés en orbite dans des colonies spatiales serait sans doute une bonne chose, mais on ne voit pas bien comment faire redescendre sur Terre les matériaux massivement produits, bien que certains aient pensé au concept d’ascenseur spatial.Envoyer dans l’espace des centaines de millions de personnes, disons après 2075, est problématique à cause de la gravité de la Terre justement.Quid des radiations lors des tempêtes solaires pour les colonies spatiales ou avec le rayonnement cosmique interstellaire qui, dans les deux cas, sont délétères pour la vie ?

Enfin, si l’on dispose de la technologie pour fabriquer ces colonies, pourquoi ne suffirait-elle pas à résoudre les problèmes sur Terre sans aller s’embarquer dans la colonisation massive de l’espace ?

Ne pouvons-nous pas aussi suffisamment contrôler la population pour atteindre un équilibre écologique d’ici 2100 sans ces colonies ?

Ce sont bien des questions auxquelles il faudrait répondre et on peut légitimement être pessimiste lorsque l’on voit que selon certaines des estimations de O’Neill, nous devrions déjà être en train de construire ces colonies.

Nous en sommes encore très, très loin… et après tout les calculs de O’Neill et ses étudiants étant approximatifs, on peut penser que des études plus poussées et réalistes pourraient montrer que les colonies spatiales sont en fait irréalisables.

Reste que comme on pourra s’en convaincre en étudiant en détail les arguments de O’Neill, Bezos n’est pas idiot et inconscient, encore moins fou lorsqu’il envisage de déplacer la production industrielle polluante dans l’espace où elle pourrait se faire avec de l’énergie solaire massivement disponible et sans exploiter les ressources terrestres.

En effet, répétons-le encore, Bezos sait qu’il y a des problèmes urgents à court terme qu’il nous faudra résoudre avant de pouvoir vraiment se lancer dans la colonisation de l’espace à grande échelle. Seul l’avenir dira si cette colonisation est une bonne idée ou non par rapport à ce que nous pourrons simplement faire déjà sur Terre.


Source:

www.futura-sciences.com

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