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Iran: l’écologiste Iman Ebrahimi témoigne des effets de la guerre sur la biodiversité

Ce jeune spécialiste iranien des oiseaux aquatiques de son pays a cofondé, il y a dix ans, l’ONG AvayeBoom, un réseau national de 320 volontaires et une poignée de salariés. Mais le conflit déclenché par Israël et les États-Unis, le 28 février, fragilise l’association. Iman Ebrahimi livre à RFI ses observations de terrain sur des conséquences du conflit.

RFI : Quelle est votre situation ?

Iman Ebrahimi : En ce moment [mercredi 15 avril], je suis à Arjan, dans le centre du pays, au bureau local d’AvayeBoom Bird Conservation Society, que j’ai créée à 21 ans. Pour être franc, je ne réalise pas encore cette situation. C’est très complexe. Beaucoup de gens voient l’Iran comme un pays constamment en guerre, mais ce n’est pas le cas. J’ai 32 ans et c’est la première fois que je vis cette pression de la guerre. Tout ce qui est nouveau pour vous est nouveau pour nous aussi. Je la vis aussi comme défenseur de l’environnement.

Comment cette guerre affecte-t-elle les milieux naturels ?

Les effets sont différents selon les régions car l’Iran est très vaste. Certaines sont plus sous pression que d’autres. Je n’ai pas constaté de dégâts directs sur les sites que je suis allé voir. Par contre, les conséquences invisibles sont nombreuses sur l’environnement. Certaines sont très mauvaises et d’autres, en revanche, sont bonnes pour le moment, mais évidemment pas durables.

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L’effet le plus immédiat de la guerre sur la vie sauvage sont les explosions des frappes aériennes, extrêmement bruyantes et nombreuses. Elles provoquent des changements et du stress chez les animaux. C’est particulièrement préoccupant car c’est la saison de reproduction, en ce moment, en Iran, pour les oiseaux et les mammifères, comme les guépards et les léopards. Beaucoup ont fui les parcs nationaux d’autant plus que ces aires protégées sont souvent adjacentes à des zones militaires, qui ont été visées par les attaques américaines et israéliennes. Les animaux sont allés dans les villages et les champs, où ils ne sont pas en sécurité.

Où est-ce arrivé par exemple ?

Là où les États-Unis ont mené l’opération pour sauver leurs deux pilotes. Les avions ont atterri sur une piste abandonnée, juste dans la zone tampon du parc national de Kolah Ghazi. L’armée iranienne les a attaqués, il y a eu des combats, cela a été l’enfer pendant toute une nuit. Selon des rangers de confiance à qui j’ai parlé, de nombreux animaux, peut-être 400 gazelles, des mouflons, sont partis dans les environs où il est facile de les braconner. Beaucoup sont perdus, peut-être que certains reviendront.

Les abords du parc national du Kolah Ghazi ont été le théâtre d’un vacarme inhabituel, entre le 4 et le 5 avril, lorsque des avions de l’armée américaine ont atterri pour secourir un pilote naufragé, lors d’une opération d’envergure, en partie relatée par Donald Trump. La piste se trouve entre le village et la chaîne montagneuse que le soldat aurait gravi pour pouvoir envoyer un signal radio. © Google Maps

Une gazelle dans le parc national de Kolah Ghazi.

Une gazelle dans le parc national de Kolah Ghazi. © Iman Ebrahimi

Un autre exemple, c’est le lac d’Arjan. Nous y menons un projet de conservation par la communauté locale depuis six ans. Ici aussi, il y a une zone militaire, au nord-est de la ville. Depuis que les bombardements ont commencé, les oiseaux que l’on observait ici ont migré à cet endroit du lac [cf carte ci-dessous, qu’il nous montre en visio]. On ne sait pas encore si ce changement de comportement est positif ou négatif.

Le cercle rouge indique l'endroit considéré comme la zone d'alimentation traditionnelle des volatiles du lac d'Arjan, dans le centre de l'Iran. Le cercle bleu indique leur zone d'alimentation après le début des bombardements.

Le cercle rouge indique l’endroit considéré comme la zone d’alimentation traditionnelle des volatiles du lac d’Arjan, dans le centre de l’Iran. Le cercle bleu indique leur zone d’alimentation après le début des bombardements. © Google Maps/GBD

Qu’avez-vous pu constater d’autre ?

Des zones humides, d’habitude largement à sec, se sont remplies d’eau. Cela a été observé au lac Urmia, à Gavkhouni et à Bakhtegan, tous des sites [classés à la Convention de Ramsar].

C’est aussi le cas du lac Maharlou, près de Chiraz. D’habitude, il est rempli à moins de 20%. Nous y sommes allés il y a deux jours, il était entièrement rempli. C’est tellement étrange. Je me rends sur ce site chaque année depuis douze ans, et je ne l’ai jamais vu comme cela.

L’une des explications, c’est que les nombreuses usines d’acier, de carrelage ou de ciment autour de cette zone, dans la banlieue industrielle de Chiraz, ont cessé de tourner. Le pompage de l’eau, qui est la principale cause de l’assèchement du lac, a chuté. Il y a eu aussi de très fortes précipitations dans cette zone ces dernières semaines.

Carte du lac Maharlou, près de la grande ville de Chiraz, en Iran.

Carte du lac Maharlou, près de la grande ville de Chiraz, en Iran. © Google Maps

Panorama du lac Maharlou, prise lors du conflit alors qu'il est inhabituellement rempli d'eau. Le bâtiment au second plan est un poste de rangers (éco-gardes).

Panorama du lac Maharlou, prise lors du conflit alors qu’il est inhabituellement rempli d’eau. Le bâtiment au second plan est un poste de rangers (éco-gardes). © Iman Ebrahimi

Une autre vue du lac Maharlou, prise avant le conflit.

Une autre vue du lac Maharlou, prise avant le conflit. © Iman Ebrahimi

Maharlou est le principal lieu de reproduction des flamants roses en Iran, on en compte plus de 10 000 chaque année. Les gens viennent pour les voir, les prendre en photos. Mais juste avant que les petits soient prêts pour l’envol, le lac s’assèche. C’est peut-être la première saison depuis longtemps où la reproduction pourra se faire complètement.

Le lac Maharlou est une zone humide salée, souvent appelée « lac rose » en raison de la teinte qu'elle prend parfois, et sa structure est très irrégulière. Même lorsque le niveau de l'eau est élevé, de vastes étendues peuvent rester peu profondes ou à découvert en raison des marais salants. Sur cette photo prise le dimanche 15 avril 2026, ce qui ressemble à un lac asséché est en réalité une zone très peu profonde. C'est précisément ici que les flamants roses se rassemblent et se nourrisent.

Le lac Maharlou est une zone humide salée, souvent appelée « lac rose » en raison de la teinte qu’elle prend parfois, et sa structure est très irrégulière. Même lorsque le niveau de l’eau est élevé, de vastes étendues peuvent rester peu profondes ou à découvert en raison des marais salants. Sur cette photo prise le dimanche 15 avril 2026, ce qui ressemble à un lac asséché est en réalité une zone très peu profonde. C’est précisément ici que les flamants roses se rassemblent et se nourrisent. © Iman Ebrahimi

En tant qu’écologiste, je suis très heureux de voir ces zones humides pleines d’eau et d’oiseaux. Mais est-ce que ce bonheur va durer ? Je n’en suis pas sûr. Ce phénomène est temporaire.

S’agissant de la nature, la guerre est donc plus complexe qu’on ne le pense. On ne pourra jamais dire que la guerre est une bonne chose, c’est une évidence. Mais il est important de garder un œil ouvert sur les effets positifs qu’elle peut engendrer. Cela nous permet de mesurer quelles méthodes de préservation fonctionnent ou non sous la pression.

Que voulez-vous dire ?

La plupart des parcs nationaux en Iran, qui représentent 13% de la superficie nationale, sont complètement protégés par le gouvernement. C’est le niveau de protection le plus élevé. Il y a des patrouilles de rangers [écogardes], des postes, etc. Pour les autres zones, moins protégées, cela repose plus sur les gens, c’est plus humaniste.

Pendant des décennies, on a pensé que cette méthode militaire était la meilleure. En temps normal, cela fonctionne bien. Mais aujourd’hui, alors que le système formel échoue, que la protection de l’environnement n’est pas la priorité du gouvernement, les parcs nationaux sont en difficulté comparés aux lieux gérés par les communautés. Depuis le conflit, l’inflation dépasse les 100%. Les salaires des gardes des parcs ont été divisés par deux ou quasiment. Donc la plupart d’entre eux n’ont plus de motivation pour aller travailler et se battre pour la vie sauvage.

Quand les techniques de préservation reposent sur la relation entre les habitants et la nature, elles réussissent mieux. Là où les gens se sentent proches de la nature, ils veulent aussi la protéger.

À quoi le voyez-vous ?

On le voit à Arjan, où les oiseaux ont migré de l’autre côté, près des zones cultivées. Avant la guerre, j’étais moi-même très en colère car le gouvernement ne faisait rien contre ces terres agricoles qui s’étendent illégalement dans la zone protégée. Mais maintenant on observe que les gens prennent soin des oiseaux ou en tout cas ne leur font pas de mal. Ils tissent des liens avec l’environnement, et cela pourrait se poursuivre dans le temps.

Dans le détroit d’Ormuz, il y a une petite île, Shidvar, proche de l’île de Lavan qui a été très bombardée [ses raffineries, NDLR]. J’ai travaillé trois ans sur Shidvar pour faire de l’observation. C’est une île inhabitée et une zone humide Ramsar. Elle est très importante pour les tortues de mer et les oiseaux, plus de 80 000 viennent s’y reproduire tous les ans, dont beaucoup de sternes huppées et de sternes à joues blanches.

Iman Ebrahimi relève des informations sur l'avifaune de l'île de Shidvar, dans le détroit d'Ormuz.

Iman Ebrahimi relève des informations sur l’avifaune de l’île de Shidvar, dans le détroit d’Ormuz. © Iman Ebrahimi

C’est une île magnifique qui attire beaucoup de monde. Elle est protégée et ONG comme gouvernement ont tout fait pour garder les touristes à distance : patrouilles, bateaux. Mais nous avons échoué, faute de moyens financiers et humains. Ce tourisme illégal a fortement dégradé cet écosystème, très sensible à la présence humaine.

Maintenant que nous sommes en guerre, personne ne va là-bas, même pas moi. Cela pourrait être la meilleure saison pour les oiseaux sur place.

Que savez-vous de la situation dans le détroit d’Ormuz et dans les golfes Arabo-Perisque et d’Oman, cette route stratégique pour les produits pétroliers ?

Grâce à ses eaux chaudes, le golfe Persique et ses 26 îles inhabitées abritent un écosystème unique. Ils sont aujourd’hui au centre de cette guerre.

On perdait déjà de la biodiversité dans le golfe Persique avant la guerre. Par exemple, il n’y a pratiquement aucune surveillance des compagnies de pêches, donc les populations de poissons baissent, ce qui cause la diminution de d’oiseaux aquatiques. Nous avons documenté tout ça. Sur Shidvar, 70% des sternes huppées ont disparu en quatre ans, c’est une énorme perte. Les dauphins et mammifères marins sont peu surveillés. L’exception, ce sont les tortues de mer, stables voire en augmentation.

La forêt de mangroves de Hara [sur l’île de Qeshm], la plus grande du golfe Persique, est sous pression. Personne n’a le courage d’aller vérifier les dégâts là-bas. Mais je pense que c’est l’endroit le plus important à être endommagé de manière directe. Beaucoup d’explosions y ont été rapportées [sur l’usine de dessalement d’eau de mer et sur les infrastructures et bateaux militaires disséminées sur cette île pourtant très touristique]. Cet endroit doit être préservé par tous les acteurs.

L'île de Qeshm, dans le détroit d'Ormuz, abrite la vaste forêt de mangroves de Hara.

L’île de Qeshm, dans le détroit d’Ormuz, abrite la vaste forêt de mangroves de Hara. © Google Maps

 

Pourquoi cette mangrove est-elle importante pour la biodiversité ?

Ces douze dernières années, mon ONG AvayeBoom a été chargée de recenser les oiseaux d’eau du pays. Pendant quatre ans, nous avons compté ceux autour des deux golfes. Et c’est dans cette forêt de mangrove que l’on trouve le plus d’oiseaux, à la fois en termes de diversité et de populations.

Tous ou presque sont des migrateurs : ils viennent d’Asie centrale et vont jusqu’en Afrique. Cette mangrove, qui est aussi un site Ramsar, est une halte cruciale pour eux. Si elle était trop abîmée, on peut être quasi certains que ces populations déclineraient.

Quelles autres conséquences a cette guerre ?

Un an avant la guerre, l’Iran avait commencé à placer certaines aires protégées sous l’unique surveillance des technologies, caméras et drones, pour contrôler le braconnage, ce qui a d’ailleurs bien fonctionné. Dès les premiers jours du conflit, elles ont été mises hors circuit, à cause des coupures internet par le gouvernement. Le survol par drone est désormais illégal.

Les écologistes aiment recourir aux technologies. Moi aussi. Mais je me rends compte qu’on ne peut pas dépendre complètement d’elles. Nous aurons besoin des gens. Les populations locales doivent créer des liens avec la nature où ils y verront une part de leur identité. 

Un autre fait me semble intéressant. En Iran, presque chaque ville compte une antenne gouvernementale de l’environnement. Avant la guerre [en janvier], il y a eu des manifestations dans lesquelles beaucoup de personnes sont mortes. Des manifestants s’en sont pris à des bâtiments gouvernementaux. A Ramsar, où j’étais il y a quelques semaines, les bureaux du gouvernement sont alignés les uns à côtés des autres. Tous ont été attaqués, sauf celui de l’environnement. L’interprétation positive, c’est que tout le monde respecte l’environnement. La négative, c’est que personne n’en a rien à faire.

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Est-ce que vous poursuivez vos activités, malgré la guerre ?

Oui, nous continuons. Mais avant la guerre, nous avions déjà des soucis financiers. Vous savez, quand je suis né, les sanctions internationales contre l’Iran étaient déjà en place. Nous ne pouvons pas bénéficier de fonds internationaux, c’est vraiment un problème. Notre ONG est financée les dons des particuliers et surtout sur le budget de responsabilité sociale [CSR] des entreprises privées. En général, ce budget va à l’enfance et à la pauvreté. Nous poussons pour que la biodiversité et les zones humides soient plus financées.

Mais depuis [les manifestations de] janvier, nous ne recevons plus rien. Nos projets reposent sur 320 bénévoles. Quand l’économie s’effondre, on peut s’attendre à ce qu’ils partent. Sur les six salariés, nous ne sommes plus que deux à temps plein. Il nous reste deux ou trois mois avant de devoir arrêter. Nous n’aurons même plus assez pour payer le loyer de nos bureaux.

Avant la guerre, le gouvernement nous voyait déjà comme un problème pour la sécurité car beaucoup de zones humides se trouvent près de sites militaires. Pour le moment nous continuons, mais il se pourrait qu’il ne se rappelle même pas de nous si nous approchons des aires protégées. Quant à l’avenir, je ne sais même pas s’ils nous laisseront poursuivre. Nous avons de bonnes relations avec le département de l’environnement. Mais la partie du gouvernement en charge de la sécurité pourraient très bien considérer les acticités environnementales comme une menace. A ma connaissance, il n’y a qu’une seule autre ONG consacrée à la biodiversité à continuer comme nous, sur environ 30 ou 40 dont moins de 10 sont nationales. 

Quelle est la situation des défenseurs de l’environnement en Iran ?

Le pire épisode fut l’arrestation, il y a neuf ou dix ans, de huit militants écologistes.

Pour quelles raisons ?

Aucune idée. Ils ont été libérés après six à huit ans. Durant les dernières manifestations, il y a eu une douzaine d’arrestations de militants et d’un scientifique, certains dans les rues, d’autres chez eux. Tous ont été libérés depuis.


Source:

www.rfi.fr