En Iran, la coupure d’internet se prolonge, mais pas pour tous. Les autorités ont mis en place un système permettant à une partie seulement de la population de surfer sur le web. Une décision qui fait craindre que cette situation discriminatoire s’ancre dans le temps.
Il y a eu le mouvement vert en 2009 contre la réélection de Mahmoud Ahmadinejad, celui de 2019 contre la hausse des prix du carburant, les manifestations après la mort de Mahsa Amini en 2022, les frappes américaines de juin 2025, les manifestations de fin 2025, la répression sanglante début 2026, et, enfin, la guerre déclarée par les États-Unis et Israël le 28 février. Autant d’événements qui ont conduit les autorités iraniennes à asseoir leur contrôle sur les communications, internet et les réseaux sociaux, mais jamais au niveau atteint aujourd’hui : plus de soixante jours de coupure, la plus longue depuis celle du printemps arabe en Libye où la connexion internet a été perdue pendant près de six mois.
Mais, notait mi-avril l’ONG de surveillance de la cybersécurité NetBlocks, « les figures du régime et les influenceurs figurant sur liste blanche publient librement sur les réseaux sociaux tandis qu’ils réduisent au silence une population de 90 millions de personnes qu’ils prétendent servir ».
Internet Pro, pour certaine élite uniquement
Cette liste blanche n’est pas publique et nul ne sait le nombre de personnes qui y sont inscrites. Parallèlement à cette liste blanche, Téhéran, qui ne dément pas l’existence de cette sélection d’internautes, instaure désormais l’Internet Pro, une connexion facturée au forfait. Si l’Internet Pro et la liste blanche représentent la même chose, une sélection des navigateurs, l’Internet Pro englobe plusieurs niveaux de priorité. Ce système remet fondamentalement en cause le concept de « neutralité du net » dont le but est d’éviter un internet à plusieurs vitesses et qu’internet soit ouvert, garantissant ainsi la libre circulation des contenus sans favoriser certains flux au détriment d’autres flux.
« Très fréquemment, analyse Kavé Salamatian, professeur en informatique à l’université Savoie Mont-Blanc et spécialiste de l’Iran et des réseaux internet, cette stratégie est appliquée au niveau économique : si vous payez plus cher, vous avez un débit plus élevé, donc vous avez accès à des services que d’autres n’ont pas. Maintenant, le faire à l’échelle d’un pays, qui ne serait donc pas à l’échelle d’une entreprise ou d’un seul opérateur, c’est plus ou moins nouveau. Mais la question principale est : comment le régime iranien peut l’implémenter ? Les autorités ont mis en place un système de contrôle fin du trafic internet en Iran qui leur permet, par exemple, de couper l’accès à internet à une partie de la rue et de ne pas couper à l’autre partie de la rue. Ce contrôle fin peut être aussi appliqué à des catégories d’utilisateurs. »
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Depuis un mois, les prétendants à Internet Pro doivent présenter non seulement leurs papiers d’identité, mais aussi des documents professionnels ou des recommandations. Chefs d’entreprises, commerçants, mais aussi médecins, universitaires, professeurs etc. peuvent donc procéder à leur enregistrement pour avoir accès à internet. Isna, agence de presse iranienne proche du gouvernement, présente Internet Pro comme « une solution experte qui offre une connexion stable pour les activités professionnelles ».
Lors d’une conférence de presse le 10 mars dernier, Fatemeh Mohajerani, porte-parole du gouvernement iranien, confirmait l’information : « Des mesures ont été mises en place pour donner plus de moyens aux personnes qui peuvent faire entendre davantage notre voix ».
L’Iran, à l’instar du Pakistan, de la Russie ou de la Birmanie, est de ces pays qui imposent de lourdes restrictions vis-à-vis de l’accès à internet pour des questions de « survie » de leur régime. Et dans ces États, l’internet « à deux vitesses » est légion depuis plusieurs années et les adresses IP sont souvent scrutées par les autorités.
Un pari risqué
Mais contrôler internet est un pari risqué. S’il réduit le « risque sécuritaire d’internet », un risque supposé dans le cas des États totalitaires, un risque réel dans le cas d’un pays qui est en guerre, ce contrôle réduit parallèlement les capacités d’internet d’être le moteur et la base d’une économie du numérique, puisqu’il ne peut y avoir d’économie du numérique sans un minimum de liberté d’internet.
Des blocages qui entravent la liberté de s’exprimer pour des millions d’Iraniens, mais qui ont donc un impact économique important. Jamais une telle coupure n’a eu lieu à l’échelle d’un pays et dans une société habituellement connectée à l’internet mondial, pointe NetBlocks qui explique que les pertes financières liées à la coupure sont estimées en Iran à 37 millions de dollars par jour et quelque dix millions d’Iraniens voient leurs revenus affectés directement ou indirectement par ce blackout numérique. La mise en place d’un internet à deux vitesses permet dorénavant de diminuer le coût économique des coupures totales.
Dès lors, le problème auquel sont confrontés la plupart des régimes autoritaires est de savoir comment avoir le contrôle sécuritaire tout en ne tuant pas la poule aux œufs d’or. « Et le gouvernement iranien aussi a été confronté à cette question depuis longtemps, analyse Kavé Salamatian. Car le sujet de la censure dans le pays est une question qui, pour des raisons économiques et des arguments économiques, depuis très longtemps, est sujet à controverses. C’est un sujet politique. »
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Une sélection intenable
Aussi, si l’idée d’un tel dispositif d’internet à deux niveaux est ancien, il fait aujourd’hui craindre une « classification » de la population. « L’idée principale est de restreindre l’accès public à l’internet mondial et accorder un accès moins limité à des groupes spécifiques, sous surveillance et autorisation gouvernementale », analyse l’ONG Filterbaan qui travaille sur l’internet en Iran.
Le 12 janvier, le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Aragchi affirmait sur Al-Jazeera le caractère gouvernemental de la coupure d’internet : une réponse à la détection d’« opérations terroristes » initiées « depuis l’étranger ». Aujourd’hui, la raison avancée par Téhéran est simple : la « sécurité nationale ».
Depuis le début de l’année, Téhéran ne se borne ainsi plus seulement à filtrer les contenus, mais il sélectionne qui peut avoir accès à internet. Le privilège remplace dès lors le droit. Mais pour le spécialiste de l’Iran et des réseaux internet, cela ne se fera pas si facilement. Internet, aux quatre coins du monde, est devenu une commodité dont on ne peut se passer, « et la stratégie des autorités iraniennes peut marcher sur une période courte, mais pas sur le long terme ».
La faute à la guerre ?
En janvier dernier encore, « les autorités iraniennes ont mobilisé un éventail de mesures techniques facilitées par le caractère extrêmement centralisé du réseau et leur capacité à contraindre les fournisseurs d’accès nationaux placés sous contrôle étatique strict », selon Le club des juristes.
À l’heure actuelle, il est toujours extrêmement risqué d’utiliser un VPN ou les satellites Starlink, et la plupart des Iraniens n’ont accès qu’au Réseau national d’information (Nin), un réseau ultra-contrôlé en développement depuis plus de quinze ans. « Une fois que les autorités compétentes auront déclaré la situation normale, la situation d’internet changera également », a déclaré la porte-parole du gouvernement, Fatemeh Mohajerani, insistant sur le fait que le gouvernement était à l’écoute des demandes de la population et considérait l’accès à Internet comme un droit civique.
Car en mettant en place ce système d’internet à deux vitesses, les autorités créent un nouveau sujet de controverses et de dissidences au sein d’une population déjà lourdement éprouvée par la situation tant politique que géopolitique actuelle, mais surtout économique. Si la coupure internet est devenue légion depuis le début de l’année, « il est important de rappeler que, depuis trois mois que les Iraniens sont en guerre, une partie des coupures est imputable aux bombardements », affirme Kavé Salamatian.
Une situation qui permet à Téhéran de faire de la logique sécuritaire la priorité des priorités. Le pays se radicalise et toute voix dissidente à l’intérieur est étouffée. Cette guerre est aussi une opportunité pour les autorités de mettre en œuvre ce qu’elles ne pouvaient pas faire auparavant, à l’instar de cet Internet Pro.
« Je crois très fortement aux lois de la physique, conclut sur une note d’optimisme Kavé Salamatian. Les Chinois ont construit la muraille de Chine au IIIe siècle. Un penseur chinois a dit qu’”aucune muraille sera plus haute que l’envie des gens de la passer”. Ca veut dire que toute muraille que vous construisez a vocation à être court-circuitée. »
Chronique des médiasBlack-out numérique et médiatique en Iran
Source:
www.rfi.fr

