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"Ils ne voulaient pas de concurrent, alors ils ont acheté mon film et ils se sont assis dessus": sorti il y a 42 ans et devenu presque invisible, ce grand film mérite une sérieuse découverte

Sorti en 1984 mais largement devenu invisible, « Handgun » utilise les codes du Vigilante movie et du sous-genre « Rape & Revenge » pour mieux les détourner et nous plonger dans une Amérique fascinée par les armes. Un grand film, déroutant et fascinant.

StudioCanal

Sous-genre du Vigilante Movie, le Rape & Revenge est un genre très controversé des années 70-80, parce que souvent accusé -parfois à raison- de voyeurisme et de complaisance particulièrement malsaine. Par pur opportunisme, de nombreux films ont vu le jour sous cette classification; des oeuvres aux qualités évidemment très inégales.

Une plongée dans l’Americana

S’il appartient à priori à ce sous-genre, Handgun, sorti en 1984, emprunte aux deux, mais pour mieux les contourner. Réalisé par Tony Garnett, un ancien assistant réalisateur de Ken Loach, qui avait travaillé avec lui sur Kes et Family Life, Handgun raconte l’histoire de Kathleen (incarnée par Karen Young, dans le meilleur rôle de sa carrière), une jeune femme enseignante dans un collège / lycée.

Originaire de l’Est des Etats-Unis, à Boston, elle débarque dans un nouveau collège situé à Dallas, dans l’Etat du Texas. Elle y découvre alors un état du sud profond, et sa fascination pour la culture des armes, puis se laisse séduire par un avocat (Clayton Day), grand amateur d’armes à feu à ses heures perdues. S’il semble être bien sous tous rapports, l’homme ne tarde pas à révéler sa face sombre en abusant d’elle…

Voici la bande-annonce du film..

Singulière trajectoire que celle de Tony Garnett, pur produit de la classe ouvrière, et né à Birmingham. En 1964, il entre à la BBC1. C’est au milieu des années 1960 qu’il rencontre Ken Loach. « Il invente avec lui la méthode qu’il mettra à profit dans les deux films qu’il réalisera après : le docu-drama, le docu-fiction, où, sur une base très profonde, sans être sociologue ni avoir un regard moral, il va chercher à comprendre, montrer, dénoncer » explique le critique de cinéma Bernard Benoliel dans un passionnant entretien autour du film récemment sorti en Blu-ray. « A la fin des années 70, Tony Garnett traverse une crise personnelle. Il y a des choses de son enfance qui remontent. Il veut aussi renouveler sa créativité, et pense que la BBC est dans une impasse ».

« Les Etats-Unis sont un empire oppressif, mais qui se croit porteur de liberté et de démocratie »

Pourquoi pas justement un film qu’il irait tourner aux Etats-Unis ? Il avait été très marqué par un voyage effectué dans le pays dans les années 60. « J’étais parti aux États-Unis pour mieux comprendre ce pays et me ressourcer en relevant de nouveaux défis. Je me demandais pourquoi un peuple aussi hospitalier pouvait vouloir régler ses différends en se tirant dessus. Dallas m’a semblé être un point de départ intéressant. J’y ai passé du temps à faire des recherches » racontait Garnett dans une interview en 2013.

« L’histoire américaine en dit long : les États-Unis ont été fondés sur un génocide ; ils prônent la paix tout en possédant les forces armées les plus importantes de l’histoire ; leurs frontières sont sécurisées et ils ne courent aucun danger ; c’est un empire oppressif, mais qui se croit porteur de liberté et de démocratie.

La possibilité de la violence est inscrite dans sa constitution. Le viol n’est pas une question de sexe, mais de pouvoir et de contrôle, et c’est un vecteur de haine. J’ai mis les deux en relation, j’ai joué avec les codes du genre, puis je suis parti dans une autre direction. Je voulais comprendre la psyché américaine. Il est révélateur que certains distributeurs aient été déçus, affirmant que « le viol était rebutant, pas sexy ».

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StudioCanal

La concurrence de Clint « Dirty Harry » Eastwood

C’est précisément sur cette promesse de Rape & Revenge movie croisée avec le Vigilante que Warner acheta le film de Garnett pour le distribuer. Enfin, pour surtout mieux le saborder en fait. Déçu par le résultat final, qui ne répond pas à cette promesse initiale puisque Handgun se joue précisément de ces codes, Warner met sous le tapis le film de Garnett pour ne pas faire de l’ombre au Retour de l’inspecteur Harry avec Clint Eastwood, qui raconte lui aussi une histoire de viol et de vengeance.

« Ils ne voulaient pas de concurrent, alors ils ont acheté le mien, et ils se sont assis dessus, et ne l’ont sorti que dans quelques salles, puis retiré » racontait Tony Garnett, logiquement amer. Son film ne sera effectivement distribué que dans quelques salles à New York en janvier 1984, deux mois après la sortie du film d’Eastwood. Avec une sortie technique aussi confidentielle, l’échec a été sans appel.

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Au Texas, la Justice est avant tout une vengeance

C’est d’ailleurs aux Etats-Unis que le film sera rebaptisé. Originellement intitulé Handgun et exploité sous ce titre en dehors du pays, il sera intitulé Deep in the Heart au pays de l’oncle Sam. Un titre qui est en réalité une version raccourcie d’une chanson très populaire du début des années 1940 aux USA, intitulée Deep in the Heart of Texas, qui fait l’éloge de cet Etat.

« Lorsque Garnett garde « Deep in the Heart » dans le titre de son film, c’est à la fois pour évoquer le coeur du personnage féminin, mais c’est aussi aller au coeur de la mentalité texane, du deep south » commente Bernard Benoliel. Le Texas n’est pas surnommé le Lone Star State -« l’Etat qui n’a qu’une étoile- pour rien. Oeil pour oeil, dent pour dent. Aujourd’hui, de nombreux texans sont encore dans cette mentalité de Far West, avec cette idée que la Justice est avant tout une vengeance.

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Irrigué par une fantastique approche documentaire, qui donne lieu à de saisissantes scènes, couplé à sa très intelligente manière de retourner les codes du Rape & Revenge et du Vigilante Movie contre lui-même, Handgun est un formidable film, d’une criante actualité d’ailleurs, aussi fascinant que déroutant.

Devenu quasi invisible depuis plus de 40 ans, il a enfin été rendu visible chez nous grâce à Jean-Baptiste Thoret, qui a permis à ce très rare film de sortir en Blu-ray dans sa collection Make my Day ! Qu’il en soit remercié.

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Source:

www.allocine.fr