Léonard règne ici en maître. Quoi de plus normal dans l’atelier d’une artiste ? Mais il ne faut pas compter sur lui pour révéler le secret de la Joconde. Léonard est un sublime chat du Bengale, un petit léopard en miniature qui a choisi pour territoire la maquette de l’exposition de Cathy de Monchaux au Palais de Tokyo. Celle-ci redresse en souriant les modèles réduits d’œuvres. En pure perte car l’iconoclaste a le goût de la récidive. Faut-il s’étonner de ce vagabond dansant, qui mène son chemin en toute indépendance au milieu des sculptures et des visiteurs occasionnels ? Pas vraiment. Il est à l’unisson. De quoi ? Du climat de liberté qui flotte en ce studio, si intense qu’il est presque palpable.
L’air de Whitechapel
On glisse entre les œuvres en devenir. Murs blancs assurément, mais la concession au « white cube » des années 1970 s’arrête là. Les hautes fenêtres sont celles d’une vieille maison de l’est de Londres avec vue sur un quartier qui fut ouvrier et où ont jadis résonné les pas de Jack l’Éventreur. Les pubs branchés et les galeries d’art contemporain ont remplacé les usines, mais les façades de briques noircies restent inchangées. Sans oublier la pluie.
Portrait de l’artiste Cathy de Monchaux. Photo : © Anthony Lycett, 2018
Extérieur/intérieur. Il y a, dans l’atelier de Cathy de Monchaux, des fragments de l’histoire anglaise, subtilement présents et qui surgissent à l’improviste : folie déjantée des années 1970 et comptines victoriennes, souffle gothique et revendications suffragettes, et, certainement, une réminiscence de l’héroïque résistance au Blitz. Malgré son patronyme français (qu’elle s’amuse à rattacher, facétieuse, à d’imaginaires tournois chevaleresques), l’artiste est bien britannique. Qui d’autre qu’une Anglaise pourrait jongler avec une telle fantasmagorie ?
Licornes, réminiscences, talismans
On remarque une licorne en bronze, silhouette tout en ossature, tête résolument inclinée, prête à un éventuel assaut. C’est une réplique récente de sa première œuvre, celle qui l’accompagne depuis 1984. « Je m’interroge encore sur mon attachement à une créature aussi étrange », reconnaît-elle. La première mouture avait « la taille d’un poney », assemblage de carton, baguettes, papier de soie qu’elle a conservé, talisman fragile, dans un stockage. Mais nous voici en 2025, la terre a tourné, la révolutionnaire technique du scan digital s’est imposée.
Telle une ombre, la licorne de bronze, réplique récente de celle de 1984, danse sur les murs de l’atelier. Photo © : Gautier Deblonde
Chaque centimètre carré du squelette a été photographié, pour tirer un moule en 3D et finalement ce modèle en bronze. Il y a quelque chose d’infiniment troublant dans ce cycle de l’éternel retour. « J’ai suivi chaque étape et parfois, lors du montage, le détail précis du placement d’une partie me revenait en mémoire, comme un flash, j’étais projetée dans mon atelier de l’époque. » Elle n’évoque ni le terrible accident de voiture ni la chute de son cheval, advenus à la même époque. L’histoire d’une œuvre est aussi celle du temps qui passe. On ne sait pas toujours très bien dans quel sens. Dans les collections de la Tate, on trouve une de ses sculptures intitulée Wandering about in the future, looking forward to the past (1994).
Cathy de Monchaux, vue de l’exposition « Studio, wounds and battles, desire is the reiteration of hope », Palais de Tokyo, 2026. Crédit photo : Aurélien Mole © Adagp, Paris, 2026
L’histoire d’une artiste, elle, est faite de batailles. Cathy de Monchaux, née en 1960, sculpte depuis plus de quarante ans. Ses biographes parlent d’elle comme d’une « figure majeure de la scène britannique ». On leur donne mille fois raison. En premier lieu parce qu’on reste ébahi par le renouvellement incessant de son travail. Qu’ont en commun Erase (1989), au parfum gothique, longue tige à boulons emmaillotée dans un velours cramoisi, lui-même doublé d’un vieux morceau de jean zippé, et le minimaliste Never forget the power of tears (1997), constitué de douze stèles sombres posées au sol, réparties de chaque côté d’une colonne vertébrale hérissée de petites figurines sexuellement reconnaissables, le tout en cuir ?
Cathy de Monchaux, Once upon a fuck, 1992. © Adagp, Paris, 2025
Penser et créer
Sans grand étonnement, on découvre qu’elle a été une sorte de jeune prodige de la sculpture. À peine sortie du Goldsmiths College of Art, en 1988, elle est invitée à exposer à la Serpentine South Gallery dans le cadre de « Promises, promises », un événement qui révèle la scène émergente. En 1998, après le succès d’une première rétrospective à la Whitechapel Gallery, elle est nominée pour le prestigieux Turner Prize d’art contemporain, décerné au fil des ans à Richard Deacon, Anish Kapoor ou Damien Hirst. Quoique de la même génération que les Young British Artists, catapultés par la galerie Saatchi dans les années 1990, jamais elle ne participera à leur mouvement. Alors le marché de l’art l’a mise de côté. Peu importe. Les collectionneurs la suivent, les musées aussi.
Cathy de Monchaux, vue de l’exposition « Studio, wounds and battles, desire is the reiteration of hope », Palais de Tokyo, 2026. Crédit photo : Aurélien Mole © Adagp, Paris, 2026
Elle poursuit son travail loin de la tonitruante scène médiatique, jouant des matières, les métamorphosant en leur donnant une place inédite, cuir contre métal, velours contre bronze, doux et souple contre rigide et glacé. Interroge sans emphase mais sans compromis la sexualité, sa puissance et son obscurité. La maternité aussi, ce bonus ambivalent, bonheur qui enchaîne les femmes. En 2018, le Newnham College de Cambridge lui commande un bas-relief en bronze, haut de deux étages. Le motif répété est celui de livres grands ouverts, tapissés de racines. Au cœur des feuillets, à chaque palier, une femme debout. Émerge-t-elle d’une vulve ou des pages du savoir ? La sculpture est un hommage à Virginia Woolf et un rappel de son essai Une chambre à soi, dont elle fit la lecture en 1928. Cathy de Monchaux l’a intitulé Beyond thinking, un rappel de l’état second, confus, au-delà de toute pensée rationnelle, souvent générateur d’élan créateur, un moment rarement autorisé aux femmes.
Cathy de Monchaux, Dangerous fragility ,1994. Collection privée (Londres) © Adagp, Paris, 2026
L’essence de la vie
Des étagères encombrées s’apparentent, vues de loin, à un cabinet de curiosités. Cailloux, racines, morceaux de céramiques, cartes postales, photos anciennes… De près, on comprend qu’il s’agit en fait de fragments de son travail, ébauches, dessins d’une précision époustouflante, figurines inachevées, tout un panorama en désordre de l’essence de sa vie, le chaos de la création. Des poèmes de sa main punaisés çà et là, bribes de phrases qui serviront peut-être au titre d’une œuvre.
Cathy de Monchaux, vue de l’exposition « Studio, wounds and battles, desire is the reiteration of hope », Palais de Tokyo, 2026. Crédit photo : Aurélien Mole © Adagp, Paris, 2026
Son travail le plus récent n’a pas encore de titre et il ne ressemble à rien de précédent. Des statuettes de petites femmes en plâtre et fils de cuivre, élégantes et souveraines, portant sur la tête des bouquets de corail blanc, leur chevelure en buisson foisonnant. Minuscules princesses enceintes, leurs pieds-racines les empêchent de s’enfuir mais leur ombre voltige, comme elles en apesanteur. Avant elles, Cathy de Monchaux a conçu d’étranges et merveilleux bas-reliefs où l’on voit une armée de chevaux-licornes s’engouffrer dans un bois, qui n’est pas sans rappeler Dante et sa Divine Comédie :« Au milieu du chemin de notre vie, ayant quitté le chemin droit, je me trouvai dans une forêt obscure. » Comme nous avec elle, et c’est très bien ainsi.
Cathy de Monchaux, Wandering about in the future, looking forward to the past,1994, verre, velours, ruban et métal, 367 x 800 x 8 cm, Londres, Tate.
Cathy de Monchaux, Beyond thinking, 2018, bronze, 10,6 x 35 x 20 cm Newnham College University of Cambridge.
Cathy de Monchaux, Crucible, 2023, technique mixte, 135 x 135 x 20 cm, collection de l’artiste.
Source:
www.connaissancedesarts.com

