La Coupe du monde qui se joue au Mexique, aux États-Unis et au Canada met en évidence les deux volets de la lutte climatique : l’atténuation, soit la nécessité de réduire l’empreinte carbone de ce secteur, et l’adaptation des sportifs aux effets du réchauffement. Où en est la prise de conscience dans le domaine élargi du sport professionnel et amateur ? Le grand entretien du mois avec Mael Besson tente d’y répondre.
Ancien chef du bureau Sport et Développement durable au ministère des Sports, Mael Besson fut également responsable « sport » à l’ONG WWF France. Désormais, avec son agence Sport 1.5 (référence au 1,5°C de l’Accord de Paris), il conseille les fédérations françaises (football, ski…), des entreprises (Axa…) ou des collectivités (Région Normandie…) dans leur transition de développement durable.
RFI : Une question sur votre pedigree pour commencer : pourquoi y a-t-il un responsable « sport » au World Wide Fund (WWF), l’organisation historique de la nature sauvage ?
Mael Besson : Le sport a un pouvoir d’influence fort sur nos modes de vie, nos habitudes, nos comportements de consommation, nos idéaux. Avec Pascal Canfin qui m’avait recruté, nous avons fait le choix d’utiliser ce pouvoir pour servir les objectifs du WWF sur les enjeux environnementaux.
Pour protéger les espèces en voie de disparition, il faut aussi protéger leur milieu, aquatique, forestier… Il faut donc résoudre les causes des impacts sur ces milieux-là.
Ces causes viennent en grande partie de nos modes de consommation. Pour cela, il y a deux choses à faire évoluer : les réglementations et les politiques publiques d’un côté, et les pratiques de production industrielle et d’exploitation des ressources de l’autre. Cela va des politiques agricoles au secteur énergétique, en passant par la production de caoutchouc ou de plastique.
L’impact d’un sportif qui boit à une bouteille en plastique, ce n’est pas cette seule bouteille en plastique. C’est X bouteilles consommées par effet d’imitation. Et c’est bien parce qu’il y a un effet d’imitation qu’il y a autant de sponsors qui investissent dans le sport : pour promouvoir et orienter des comportements de consommation vers leurs produits.
Le Mondial de football 2026 sera le plus climaticide de tous. Comment abordez-vous cet évènement, qui reste la plus grande fête du sport dans le monde ?
Dans l’histoire des civilisations, il y a toujours eu besoin de moments de rassemblement des populations. On a besoin de ces moments de ferveur collective. Ça a pu être culturel, religieux, politique. Là, c’est sportif.
Le problème réside dans le format de cette compétition. Il ne s’aligne pas avec une trajectoire de réduction des émissions de gaz à effet de serre compatible avec les limites planétaires.
Le poste principal, ce sont les transports. Une grosse partie des équipes et des spectateurs qui suivent le foot sont en Europe. Nécessairement, ça augmente le nombre de personnes qui se déplacent, qui se déplacent de loin et donc qui se déplacent en avion. Comme on rajoute à cela un nombre d’équipes record, cette Coupe du monde sera l’une des plus impactantes.
► Le calendrier du Mondial 2026 : retrouvez les dates et horaires des matchs, résultats…
Après les transports, il y a l’enjeu du marketing, de la consommation comme vous le disiez…
Oui, et on ne le compte pas en général dans le poids carbone d’un évènement. On ne prend pas en compte cet effet d’imitation. On va comptabiliser le nombre de bouteilles consommées sur le site de l’événement, mais pas la consommation supplémentaire des téléspectateurs dans le monde. On n’a pas les chiffres et les grands sponsors se gardent bien de donner le retour sur leurs investissements. Ce serait compliqué, d’ailleurs, parce que ce n’est pas seulement une consommation à l’instant T, c’est une capitalisation sur la marque au long terme.
On sait que le SUV, parce qu’il est plus lourd et plus gros est plus impactant pour l’environnement. En instituant, par la publicité, que c’est la norme d’avoir un SUV, on va développer un parc automobile français moins compatible avec nos objectifs climatiques.
La loi Evin a été faite [en 1993] pour interdire la publicité de l’alcool et du tabac parce qu’elle a une influence sur nos comportements et finalement notre santé. Au regard de nos limites planétaires, il faudrait une loi Evin pour le climat.
La Coupe du monde est aussi néfaste pour les athlètes. Au moins un quart des matches devraient se jouer par des températures dangereuses pour eux. Le joueur norvégien Morten Thorsby a interpellé la Fifa à la fois sur la sécurité sanitaire et sur son manque d’efforts climatiques. Manque-t-on de voix comme lui dans le football ?
Nous avons besoin de plus d’athlètes à prendre la parole, y compris pour la propre survie de la discipline. De plus en plus de phénomènes climatiques empêcheront la tenue d’événements ou détérioreront les infrastructures sportives. La problématique est même assurantielle. Dans la nécessaire adaptation à venir, le sport risque de ne pas être prioritaire par rapport à d’autres pans de la société comme la santé, les hôpitaux, les écoles. Le football a donc tout intérêt à être le premier défenseur du climat.
Les athlètes sont les plus légitimes à demander la prise en compte de l’atténuation des émissions de gaz à effet de serre dans l’organisation des compétitions. Mais chaque fois qu’ils prennent la parole sur ces sujets, les athlètes sont un peu décriés et confrontés à leurs contradictions parce qu’ils sont obligés de suivre un circuit international et d’être floqués de sponsors, tout ce qu’on vient de pointer.
En France, un collectif de plus de 50 athlètes, le Climat Sport Camp, travaille. Cela passe par des prises de parole publique, dans les médias, du lobbying auprès de la ministre, auprès de leurs fédérations ou organisateurs d’événements.
Quels messages de responsabilisation faites-vous passer aux athlètes de haut niveau que vous formez ?
La première chose que je leur dis, s’ils ne veulent pas prendre la parole publiquement, c’est déjà de ne pas faire la promotion de choses qu’il faut éviter de faire. Typiquement, la « story » dans l’avion publiée sur les réseaux, on sait qu’elle va influencer. Par contre, personne ne vous demandera pourquoi vous ne publiez plus de story dans l’avion. Et ainsi vous arrêtez de promouvoir ce mode de transport. La première action, c’est donc de nettoyer sa communication.
La deuxième option pour l’athlète est d’interpeller les instances de son sport par un courrier interne ou par les commissions d’athlètes.
Ensuite, l’athlète peut mentionner, dans son contrat de sponsoring, qu’il ne fera pas de déplacement à Ushuaïa ou à l’autre bout de la planète, pour un shooting photo pour des lunettes par exemple. On rationalise les déplacements.
Il y a plein d’actions comme ça, très concrètes, qui n’exposent pas forcément l’athlète.
Le 4 juillet démarre le 113e Tour de France et dure trois semaines. Ancré dans le patrimoine culturel, il draine des centaines de milliers de personnes sur le bord des routes pendant les vacances scolaires. Faut-il envisager d’adapter le calendrier ou bien est-ce impossible pour des raisons économiques ?
Le calendrier risque de ne pas être indéfiniment compatible avec les évolutions du climat. Cela me paraît inévitable qu’il évolue. Le mois de juillet va être de plus en plus à risque en termes de températures et même d’incendie. La traversée de massifs boisés pourrait se compliquer.
L’année du Covid, il a bien dû être décalé. Je ne connais pas le résultat de cet exercice financier, mais je pense que le Tour de France est assez solide et attractif pour envisager un décalage.
Cependant, cette adaptation peut aussi se faire au niveau des horaires ou même du règlement : instauration de pauses d’hydratation ou de mises en sécurité quand il fait trop chaud. Ou bien un aménagement du circuit, avec des étapes moins intensives. Ce sera sûrement un mix de tout cela.

En France, le week-end du 24 mai, il y a eu deux morts lors de courses amateures lors d’une canicule jamais enregistrée à cette période. S’ensuivent des débats sur la responsabilité des organisateurs et celle de tout un chacun dans la pratique sportive. Quelle leçon tirez-vous de tout cela ?
La principale leçon, c’est qu’il ne faut pas regarder que la température, mais aussi sa brusque augmentation. Ces jours-là, on est passé d’environ 15°C à 32°C, et le corps n’a pas eu le temps de s’adapter.
En quinze jours, nos corps, même amateurs, peuvent s’adapter à la forte chaleur. On est capable de produire un effort par 32 ou 33 °C – cela ne veut pas dire que ça ne comporte pas de risques.
Ensuite, il faut faire attention à la reprise d’activités s’il y a des périodes d’arrêts. Il faut donc intégrer une culture de l’adaptation de notre corps, soit parce que la température varie, soit parce que notre intensité de pratique varie.
Vous aviez évalué, dans un rapport pour le WWF en 2021, le nombre de jours perdus pour le sport en raison du réchauffement. Pouvez-vous les rappeler ?
À partir des projections du Giec, on avait évalué le nombre de jours à plus de 32°C, seuil à partir duquel on allait déconseiller la pratique sportive pour le sport amateur. Dans un monde à +2°C de réchauffement, on aurait jusqu’à 24 jours en plus au-delà de 32°C. Mais les projections du Giec sont en général sous-estimées et ce nombre de 24 jours risque d’être dépassé. D’ailleurs, dans les projections à 2030-2050 de la trajectoire officielle de réchauffement retenue par la France [la Tracc, NDLR], il n’est pas prévu de jours à plus de 32°C en mai. La canicule vient de montrer le contraire. Les phénomènes arrivent plus tôt que ce qu’on avait prévu et de plus forte intensité.
Y a-t-il dans les fédérations, dans les clubs, des référents sur l’environnement et le climat, comme les responsables RSE dans les entreprises ?
Normalement, toutes les fédérations ont au moins un référent développement durable. Le ministère des Sports anime ce réseau de référents. Ensuite, cela dépend des moyens : certaines fédérations en ont deux, celle du football sont beaucoup plus nombreux avec une direction avec deux salariés dédiés à ces sujets. Il y a toujours un angle sensibilisation et transformation des comportements parce que ça passe fatalement par là.
Cela apporte des résultats ?
Les mesures prises concernent plutôt la marge de l’activité : on va essayer d’avoir du matériel plus éco-conçu, de mettre en place des navettes, mais rarement des mesures visant à repenser le modèle même de la manifestation ou de la discipline. Il y a encore à accomplir un travail de renoncement à ce qu’on a connu pour les rendre compatibles avec la trajectoire.
Quel est l’avenir du « sport de rue », celui des enfants et des jeunes, à la sortie des classes ou le week-end ? En 2050, sera-t-il encore possible de jouer au foot sur les terrains municipaux desséchés, de faire du basket et du skate (discipline olympique) sur des sols bitumés et brûlants ?
Il y a une inégalité assez forte dans l’adaptation au changement climatique, dans le sport ou ailleurs. Les populations les plus défavorisées subiront plus fortement les conséquences du dérèglement climatique. Elles auront moins les moyens de s’adapter. Malheureusement, les terrains des quartiers ne seront probablement pas les premiers préservés.
Le sport va continuer à exister avec, à mon sens, une évolution du calendrier. La saison estivale ne sera peut-être plus le pic de la pratique. Dans le sud de la France, dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, il n’y a déjà plus de compétition de VTT l’été en raison du trop fort risque d’incendie. De même pour l’escalade.

Vous avez participé à l’élaboration du Plan national d’adaptation au changement climatique, publié il y a un an. Les infrastructures françaises sont-elles adaptées ?
Non, très clairement. On a un parc sportif assez vieillissant, la moitié a été construite avant les années 1985. On a travaillé sur les performances énergétiques, mais souvent contre le froid et très peu sur le confort d’été.
Ensuite, des équipements spécifiques seront sous tension. Les piscines, bassins et lieux de fraîcheur sont des outils de résilience des populations aux fortes chaleurs. Le parc est, là aussi, à la fois vieillissant et insuffisant car il va devoir accueillir plus de monde. Pendant la crise de canicule de 2022, on a vu des vigiles à l’entrée de piscines parce que la jauge était pleine et que des familles ne pouvaient pas rentrer. Ce sera un gros enjeu de faire de ces équipements un lieu de refuge.
On pourrait avoir plus de contours arborés en périphérie de stades pour qu’ils jouent un rôle de puits de fraîcheur. Il y a aussi un enjeu de revêtements des sols : les terrains synthétiques montent beaucoup plus vite en température que les terrains naturels.
Enfin, on parlait par exemple du décalage d’horaires pour pouvoir pratiquer à des moments plus frais de la journée. Se posera alors un problème de fréquentation et de capacité des sites sportifs.
À quel point l’économie du sport est-elle menacée en France par le changement climatique ?
Je n’ai pas de chiffre global. En revanche, j’ai beaucoup d’exemples de disciplines ou de clubs impactés : le fabricant de matériels de sport d’hiver, le club d’équitation avec des prairies plus sèches, moins productives de fourrage, qu’il faut donc acheter… En région parisienne, un club de kayak a dû annuler une bonne partie des stages et des locations à cause de crues liées aux orages. La Ligue de voile de Bourgogne-Franche-Comté m’expliquait qu’avec les fortes chaleurs, il y a davantage de cyanobactéries [micro-algue potentiellement toxique], donc une interdiction de se baigner et de pratiquer.
On peut aussi parler de l’assurance en cas de catastrophes météo, car les phénomènes vont augmenter en intensité. Sur le littoral, selon le rapport du WWF, un club sur sept en France sera menacé de submersion marine à +2°C. En montagne, la fonte du permafrost rend impraticables des itinéraires, des voies vers des sommets emblématiques. Tous les guides de haute montagne se retrouvent en août à devoir revoir leurs activités. La marche sur glacier est difficilement reportable à la rentrée en septembre ou en hiver.
Source:
www.rfi.fr


