Deux Premiers ministres, deux trajectoires, et un contraste qui saute aux yeux

Par Lahcen Isaac Hammouch

La scène à Madrid est soigneusement orchestrée. Pedro Sánchez et Aziz Akhannouch avancent côte à côte, accueillis par une garde d’honneur espagnole impeccable. Officiellement, cette rencontre marque l’ouverture d’une nouvelle session du sommet de haut niveau entre les deux pays, un mécanisme diplomatique structurant qui ne s’était plus tenu depuis des années en raison des tensions politiques passées. L’objectif de cette visite est clair. Consolider l’alliance stratégique entre Rabat et Madrid, sceller une coopération devenue indispensable pour les deux rives de la Méditerranée et confirmer publiquement la solidité d’une relation que les deux monarchies souhaitent durable, stable et tournée vers l’avenir. Cette réunion est également l’occasion de signer de nouveaux accords économiques, de renforcer la coordination migratoire et sécuritaire et de rappeler que les échanges commerciaux entre les deux voisins n’ont jamais été aussi importants. En somme, pour l’Espagne comme pour le Maroc, ce sommet n’est pas une formalité mais un rendez-vous incontournable qui définit les grandes lignes d’un partenariat stratégique vital.

C’est dans ce cadre que se détache l’image des deux Premiers ministres. Pourtant, derrière les sourires et les gestes codifiés, un contraste saisissant se dévoile. Car si la rencontre est bilatérale, les trajectoires des deux hommes, elles, ne le sont certainement pas. Pedro Sánchez aborde ce sommet dans une posture de chef de gouvernement confirmé. Son pays se remet remarquablement de la pandémie. Il affiche l’une des croissances les plus solides de l’Union européenne. Le chômage recule. Les investissements étrangers progressent. La stabilité politique, malgré un paysage fragmenté, a été maintenue grâce à sa capacité de négociation et son sens stratégique. Il arrive à ce rendez-vous international en représentant un pays qui avance et une économie qui retrouve une vigueur que nul n’aurait anticipée il y a quelques années. Sánchez est perçu, même par ses adversaires, comme un dirigeant efficace, habile et capable de transformer les crises en opportunités.

À ses côtés, Aziz Akhannouch donne l’apparence d’une même assurance. Mais cette assurance appartient davantage au protocole qu’à la réalité politique marocaine actuelle. Le chef du gouvernement arrive à Madrid dans un contexte intérieur beaucoup plus délicat. Le Maroc traverse une période où les frustrations sociales se multiplient. Les prix ne cessent de grimper. Le pouvoir d’achat s’effrite. Les attentes suscitées lors des élections de 2021 se sont dissoutes dans le quotidien difficile des citoyens. La jeunesse exprime son découragement. Les secteurs publics essentiels sont dépassés. La confiance dans l’action gouvernementale est au plus bas. Au moment même où le Maroc aurait besoin de réformes profondes et courageuses, le gouvernement paraît hésitant, déconnecté, sans souffle politique. Les critiques s’accumulent. La crédibilité s’érode. La distance entre la population et ses dirigeants n’a jamais semblé aussi grande depuis des années.

Dans ce contraste réside toute la force symbolique de cette visite. Alors que le sommet vise à montrer la maturité et la solidité d’un partenariat bilatéral, il expose aussi involontairement la différence profonde entre les deux hommes qui le portent. Pedro Sánchez parle au nom d’un pays qui consolide ses acquis et qui peut se targuer de résultats tangibles. Aziz Akhannouch représente un pays qui progresse grâce à sa monarchie, à ses institutions longues, à sa vision stratégique et à son positionnement international, mais dont le gouvernement manque dramatiquement d’impact et d’efficacité. La diplomatie place les deux dirigeants sur un même tapis rouge, mais la réalité les sépare largement. L’un marche porté par les résultats. L’autre avance poussé par les exigences protocolaires d’un partenariat qui dépasse sa propre action.

Ce sommet hispano marocain restera comme un moment important pour les deux nations. Il conforte la feuille de route commune, renforce les liens, consolide les intérêts partagés et confie à l’avenir l’ambition d’un espace méditerranéen plus stable et plus prospère. Mais il laissera aussi une impression durable. Celle d’un chef de gouvernement espagnol sûr de la trajectoire de son pays et d’un chef de gouvernement marocain en difficulté, dont la présence internationale ne parvient pas à masquer les failles internes. Deux Premiers ministres côte à côte, deux pays engagés ensemble, mais deux bilans qui racontent une histoire totalement différente. Et cette différence, malgré les sourires et les fanfares, reste impossible à ignorer.