En 1989, Haïm-Charles Kaliski (1929-2015), un ancien employé en maroquinerie des environs de Bruxelles, attributaire d’une pension d’invalidité, décide d’exorciser sur papier le cauchemar qui le hante depuis son enfance : la traque des juifs de Belgique pendant l’Occupation allemande. Il a alors 60 ans, et choisit la bande dessinée pour le faire. Nul ne lui connaît de talent artistique particulier, seulement un intérêt pour les collages. Sa sœur Sarah, peintre, l’a très probablement orienté dans son choix. Peut-être aussi a-t-il eu entre les mains Maus, sorti quelques années plus tôt, dans lequel le bédéiste américain Art Spiegelman raconte la déportation de son père. Comme d’autres personnes atteintes de troubles du spectre de l’autisme, Kaliski va trouver dans le dessin un moyen d’expression privilégié, à même de satisfaire sa grande mémoire visuelle et l’attention qu’il porte aux détails.
Jusqu’à sa mort, en 2015, l’amateur va noircir à l’encre de Chine quelque 5 000 feuilles de format A4. Une toute petite proportion – 120 – est actuellement exposée au Musée d’art et d’histoire du judaïsme, à Paris. L’ensemble allie intérêt documentaire et force émotionnelle, véracité historique et récit familial. Les puristes du 9e art n’y trouveront certes ni cases, ni phylactères, ni ellipses, tout ce qui fait la singularité de la bande dessinée. Peu importe, tant qu’une narration en images captive la rétine, répondront les esthètes. Ces derniers y verront l’échantillon d’une œuvre colossale d’art brut, réalisée par un autodidacte au trait enfantin.
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Source:
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