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« C’est un angle mort de la recherche » : l’exposition Kandinsky au LaM dévoile le rôle insoupçonné de l’image dans la naissance de l’abstraction

Y aurait-il contradiction, dans le cas du « père » de l’abstraction, à parler du rôle fondamental de l’image et du figuratif dans la formulation de sa pensée et de son œuvre ? En surface seulement, car l’exposition du LaM, organisée en partenariat avec le Centre Georges Pompidou, démontre aisément comment photos, dessins et autres illustrations sont absorbés, digérés, délaissés par l’artiste dans sa quête de l’abstraction. Entretien avec Jeanne-Bathilde Lacourt, Angela Lampe et Hélène Trespeuch, commissaires de l’exposition.

« Kandinsky face aux images » : le thème de l’exposition peut surprendre, pour un artiste considéré comme l’un des pères de l’abstraction. Pourquoi ce parti pris et comment est né le projet ?

Jeanne-Bathilde Lacourt Ce projet s’inscrit dans la continuité des grandes expositions monographiques autour de figures majeures de la Modernité présentes dans nos collections au LaM. Kandinsky était parmi les derniers à qui nous n’avions pas rendu hommage.

Angela Lampe Dans le cadre du programme Constellation mis en œuvre durant sa fermeture, le Centre Georges Pompidou a été sollicité par le LaM pour travailler de concert sur une grande exposition Kandinsky. L’idée était de proposer un angle inédit qui soit également en résonance avec les spécificités du LaM. En menant des recherches préliminaires, j’ai découvert le travail universitaire d’Hélène Trespeuch sur le rapport de Kandinsky à l’image photographique. Nous avons décidé de travailler à trois sur ce thème inédit qui permet de jeter un nouveau regard sur l’œuvre de cet artiste bien connu.

Vassily Kandinsky, Accent en rose, 1926, huile sur toile, 100,5 x 80,5 cm, Paris, Musée national d’art moderne. ; © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. GrandPalaisRmn/Hélène Mauri

Vassily Kandinsky, Accent en rose, 1926, huile sur toile, 100,5 x 80,5 cm, Paris, Musée national d’art moderne. ; © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. GrandPalaisRmn/Hélène Mauri

Hélène Trespeuch Si le thème de l’exposition peut paraître au premier abord contre-intuitif, c’est justement ce qui fait tout son intérêt. Il s’agit de montrer qu’un artiste abstrait est, comme tout autre artiste, extrêmement curieux de l’univers visuel dans lequel il évolue et dont il nourrit son imaginaire, ses réflexions, ses créations plastiques. C’est une manière de revoir les discours sur l’art abstrait qui ont, jusqu’à présent, beaucoup insisté sur le monde intérieur de celui qui crée, ses aspirations formelles ou spirituelles. Notre exposition développe un autre point de vue, qui vient compléter ces précédents récits en dévoilant les images qui ont accompagné Kandinsky dans le développement de son art, figuratif dans un premier temps, puis abstrait.

Hugo Erfurth, Portrait de Kandinsky, 1933, épreuve gélatino-argentique, 29,8 x 23,8 cm, Paris, Musée national d’art moderne. © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. GrandPalaisRmn/Guy Carrard.Hugo Erfurth, Portrait de Kandinsky, 1933, épreuve gélatino-argentique, 29,8 x 23,8 cm, Paris, Musée national d’art moderne. © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. GrandPalaisRmn/Guy Carrard.

Hugo Erfurth, Portrait de Kandinsky, 1933, épreuve gélatino-argentique, 29,8 x 23,8 cm, Paris, Musée national d’art moderne. © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. GrandPalaisRmn/Guy Carrard.

Vous vous êtes appuyées, j’imagine, sur le fonds d’atelier légué au Centre Pompidou en 1981 par Nina Kandinsky, sa seconde épouse. Avez-vous exploré d’autres sources ? Vos recherches ont-elles conduit à des découvertes, des réévaluations ?

H. T. Le fonds d’atelier légué par Nina Kandinsky représente un ensemble d’une incroyable richesse. Il réunit des lettres, des photographies personnelles, des notes de travail, mais aussi toute l’iconothèque, soit plus de deux cents images, que Kandinsky constitue au milieu des années 1920 pour son enseignement au Bauhaus. À Munich se trouvent aussi, au Lenbachhaus, les œuvres données par Gabriele Münter, sa compagne avant 1914, tandis que la Fondation Gabriele Münter et Johannes Eichner conserve toutes ses archives. On y trouve des photographies, des images, ainsi que des documents de travail très importants pour la période d’avant 1914 et autour de l’Almanach du Blaue Reiter. On constate que déjà, et contrairement à d’autres artistes dont il est proche comme Franz Marc, Kandinsky porte une grande attention aux images. Les recherches menées dans le cadre de la préparation de l’exposition ont aussi permis de ré-évaluer l’importance de son iconothèque et des images en général dans son enseignement. Enfin nous avons pu mesurer, à travers sa collection de périodiques, le rôle central de la presse illustrée, dans laquelle il découpait nombre d’images.

Page extraite de « Leben unter Hochdruck : Die entschleierte Welt der Tiefsee » [« La vie sous haute pression : le monde dévoilé des profondeurs marines »], Die Koralle, t. VI, no 11, février 1931, 30 x 22 cm, Paris, bibliothèque Kandinsky. © Centre Pompidou, MNAM-CCI Bibliothèque Kandinsky, Dist. GrandPalaisRmn/Fonds Kandinsky.Page extraite de « Leben unter Hochdruck : Die entschleierte Welt der Tiefsee » [« La vie sous haute pression : le monde dévoilé des profondeurs marines »], Die Koralle, t. VI, no 11, février 1931, 30 x 22 cm, Paris, bibliothèque Kandinsky. © Centre Pompidou, MNAM-CCI Bibliothèque Kandinsky, Dist. GrandPalaisRmn/Fonds Kandinsky.

Page extraite de « Leben unter Hochdruck : Die entschleierte Welt der Tiefsee » [« La vie sous haute pression : le monde dévoilé des profondeurs marines »], Die Koralle, t. VI, no 11, février 1931, 30 x 22 cm, Paris, bibliothèque Kandinsky. © Centre Pompidou, MNAM-CCI Bibliothèque Kandinsky, Dist. GrandPalaisRmn/Fonds Kandinsky.

A. L. J’aimerais souligner que nous relayons ici des recherches totalement inédites ou bien rendues publiques, pour certaines, uniquement en Allemagne. Notre ambition est de faire rayonner largement ces nouvelles avancées du savoir tout en offrant une magnifique rétrospective, conçue pour séduire un public que nous souhaitons le plus vaste possible.

J.-B. L. Outre le corpus central d’œuvres et de documents provenant de la collection nationale du Centre Pompidou, nous avons bénéficié de prêts importants du Lenbachhaus de Munich. Nous empruntons également un nombre conséquent d’œuvres à divers prêteurs suisses et allemands.

Vassily Kandinsky, Printemps, 1905, tempera sur papier collé sur carton, 27,6 x 33,7 cm, Munich, Städtische Galerie im Lenbachhaus. © Städtische Galerie im Lenbachhaus und Kunstbau München, Gabriele Münter Stiftung 1957.Vassily Kandinsky, Printemps, 1905, tempera sur papier collé sur carton, 27,6 x 33,7 cm, Munich, Städtische Galerie im Lenbachhaus. © Städtische Galerie im Lenbachhaus und Kunstbau München, Gabriele Münter Stiftung 1957.

Vassily Kandinsky, Printemps, 1905, tempera sur papier collé sur carton, 27,6 x 33,7 cm, Munich, Städtische Galerie im Lenbachhaus. © Städtische Galerie im Lenbachhaus und Kunstbau München, Gabriele Münter Stiftung 1957.

Qu’est-ce que son iconothèque nous apprend sur Kandinsky ?

H. T. Elle nous permet de comprendre et de mesurer son immense curiosité. Kandinsky semble sélectionner les images au gré de ce qui lui tombe sous la main. L’éclectisme et l’hétérogénéité dominent. Ceci s’explique en partie par le fait que Kandinsky considère la nature et l’art comme deux règnes distincts, tous deux régis néanmoins par une loi supérieure qui en dicterait l’harmonie.

A. L. J’ajouterai un troisième règne, celui des machines, qui le fascinent. Il est assez surprenant de constater qu’un artiste versé comme lui dans le spirituel, voire l’ésotérisme, puisse être aussi sensible à l’organisation formelle d’un moteur ou d’une turbine. Qu’il s’agisse de la nature, des machines industrielles, de l’architecture ou des œuvres du passé, leur observation nourrit continuellement sa réflexion sur la structuration des formes.

Anonyme (Ceylan, Sri Lanka), masque Maha- Kola, avant 1890, bois, peinture à l’aniline, métal, cheveux, 117 x 80 x 31 cm, Munich, Museum Fünf Kontinente. © NicolaiKästner © Nicolai Kästner. Anonyme (Ceylan, Sri Lanka), masque Maha- Kola, avant 1890, bois, peinture à l’aniline, métal, cheveux, 117 x 80 x 31 cm, Munich, Museum Fünf Kontinente. © NicolaiKästner © Nicolai Kästner.

Anonyme (Ceylan, Sri Lanka), Masque Maha- Kola, avant 1890, bois, peinture à l’aniline, métal, cheveux, 117 x 80 x 31 cm, Munich, Museum Fünf Kontinente. ©Nicolai Kästner

Sait-on si les autres peintres fondateurs de l’art abstrait comme Malevitch ou Mondrian nourrissaient eux aussi une telle curiosité pour tous types d’images ?

H. T. Kandinsky ne fait pas du tout figure d’exception. Des études récentes en ont, ces dernières années, fait la démonstration. L’intérêt de Malevitch pour les photographies aériennes est ainsi fondamental pour comprendre le suprématisme. Van Doesburg mais aussi Mondrian se nourrissent également de nombreuses images photographiques. En réalité, c’est tout un angle mort de la recherche, né d’un certain nombre de préjugés sur l’art abstrait, qui commence à être exploré.

Vassily Kandinsky, Impression V (Parc), 12 mars 1911, Huile sur toile, 106 x 157,5 cm. Donation de Mme Nina Kandinsky en 1976. Collection Centre Pompidou, Paris. Musée national d’art moderne - Centre de création industrielle. Domaine public. Photo : Centre Pompidou, MNAM-CCI/Hélène Mauri/Dist. GrandPalaisRmnVassily Kandinsky, Impression V (Parc), 12 mars 1911, Huile sur toile, 106 x 157,5 cm. Donation de Mme Nina Kandinsky en 1976. Collection Centre Pompidou, Paris. Musée national d’art moderne - Centre de création industrielle. Domaine public. Photo : Centre Pompidou, MNAM-CCI/Hélène Mauri/Dist. GrandPalaisRmn

Vassily Kandinsky, Impression V (Parc), 12 mars 1911, Huile sur toile, 106 x 157,5 cm. Donation de Mme Nina Kandinsky en 1976. Collection Centre Pompidou, Paris. Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle. Domaine public. Photo : Centre Pompidou, MNAM-CCI/Hélène Mauri/Dist. GrandPalaisRmn

Le voyage et l’ailleurs semblent avoir joué un rôle décisif dans la vie et les sources d’inspiration de Kandinsky. De quelle manière cela s’illustre-t-il dans son œuvre ?

H. T. La première section de l’exposition s’attache à la question du souvenir, liée à ses premiers voyages en compagnie de Gabriele Münter en Tunisie ou aux Pays-Bas, et le parcours s’achève avec la présentation du périodique Atlantis, sorte d’ancêtre du magazine Geo, qui montre que Kandinsky continuait de voyager par procuration, en images, à travers la presse.

A. L. Dans la première section, on voit combien le recours à la photographie est au cœur de son processus de travail. Elle joue le rôle d’aide-mémoire, et le peintre puise dans ces sources iconographiques parfois des années plus tard pour concevoir certaines de ses compositions picturales.

Vassily Kandinsky, Bleu de ciel, 1940, Huile sur toile, 100 x 73 cm, donation de Mme Nina Kandinsky en 1976 France Paris Musée national d’art moderne / Centre de création industrielle. Photo : Centre Pompidou, MNAM-CCI/Bertrand Prévost/Dist. GrandPalaisRmnVassily Kandinsky, Bleu de ciel, 1940, Huile sur toile, 100 x 73 cm, donation de Mme Nina Kandinsky en 1976 France Paris Musée national d’art moderne / Centre de création industrielle. Photo : Centre Pompidou, MNAM-CCI/Bertrand Prévost/Dist. GrandPalaisRmn

Vassily Kandinsky, Bleu de ciel, 1940, Huile sur toile, 100 x 73 cm, donation de Mme Nina Kandinsky en1976 France Paris Musée national d’art moderne / Centre de création industrielle. Photo : CentrePompidou, MNAM-CCI/Bertrand Prévost/Dist. GrandPalaisRmn

Kandinsky s’intéresse en outre aux arts populaires et aux créateurs autodidactes, un aspect qui entre en résonance avec l’identité du LaM. Est-il précurseur en ce domaine ?

J.-B. L. L’intérêt, avant 1914, pour les productions asilaires, autodidactes ou pour les dessins d’enfant est relativement dans l’air du temps, si l’on pense par exemple à Paul Klee, aux artistes de Dada ou aux avant-gardes en général. Nous mettons en avant la curiosité de Kandinsky pour cette part de la création, qui fait en effet écho aux collections d’art brut du LaM, tout comme son intérêt pour le spiritisme renvoie au fonds de photographies fluidiques que nous avons acquis récemment.

« Kandinsky et les images »LaM, 1, allée du Musée, 59650 Villeneuve-d’AscqJusqu’au 14 juin

TEASER | EXPOSITION « KANDINSKY FACE AUX IMAGES »


Source:

www.connaissancedesarts.com