L’événement est attendu. Et il promet d’être marquant, avec l’univers de Calder sous toutes ses formes qui se déploie et habite le vaisseau de verre de Frank Gehry à la Fondation Louis Vuitton. Pour Suzanne Pagé, directrice artistique de la Fondation, cette exposition s’impose comme une évidence : « C’est à Paris que Calder devient sculpteur. Il est irréductiblement original, avec une grande puissance poétique. Il est temps de le revoir. » À ses yeux, Calder est le « symbole de l’art moderne, et bien plus encore », car son art, qui « saisit les forces naturelles », est une sublimation, une « conversation entre le ciel et la terre ».
Un artiste touche-à-tout
La force d’Alexander Calder (1898-1976) est sans aucun doute son approche libre et créative de franc-tireur qui a toujours suivi son intuition, avec un style atypique, tel un funambule à la fois poétique et scientifique. Issu d’une famille d’artistes – son père et son grand-père sont sculpteurs, sa mère est peintre –, il bricole dès son plus jeune âge ce qui lui tombe sous la main, avec un génie du réemploi des matériaux. Il s’intéresse à l’ingénierie mécanique, choisissant cette voie pour ses études, avant de s’orienter vers l’art.
Alexander Calder travaillant dans son atelier à Saché (Indre-et-Loire) en 1967 ©Daniel Frasnay/ AKG-Images. ©2026, Calder Foundation, New York. Courtesy of Calder Foundation, New York/Artresource, New York.
Son don de l’observation est exceptionnel. On le voit à travers sa fascination pour le cirque et les extraordinaires esquisses effectuées d’un trait, où il saisit l’attitude d’un animal avec justesse, véracité et humour. Puis ce sont des personnages littéralement dessinés en fil de fer : des portraits de Joséphine Baker, Fernand Léger, Jean-Paul Sartre ou Amédée Ozenfant.

Vue de l’exposition « Calder. Rêver en équilibre », présentée du 15 avril au 16 août 2026 à la Fondation Louis Vuitton, Paris. © 2026 Calder Foundation, New York / ADAGP, Paris. Photo : Connaissance des Arts / Anne-Sophie Lesage-Münch
Il commence à créer son monde, avec des figurines-jouets en fil de fer comme le char romain avec chevaux, les acrobates ou équilibristes qui seront les préfigurations de son célèbre Cirque Calder, à la fois minimaliste et infini. « C’est sérieux sans en avoir l’air », remarque Fernand Léger dès les années 1930, en parlant des recherches de Calder, menées presque en dilettante, mais avec détermination.

Vue de l’exposition « Calder. Rêver en équilibre », présentée du 15 avril au 16 août 2026 à la Fondation Louis Vuitton, Paris. © 2026 Calder Foundation, New York / ADAGP, Paris. Photo : Connaissance des Arts / Anne-Sophie Lesage-Münch
Naissance d’un style
Depuis son installation à Paris en 1926, épicentre mondial de l’art, Calder captive les intellectuels et artistes de l’avant-garde avec l’ingéniosité et la spontanéité de son petit Cirque et son univers onirique. Un tournant décisif s’opère en 1930, lors de la visite de l’atelier de Piet Mondrian. En découvrant sur les murs les œuvres en rectangles colorés, Calder voudrait les faire bouger – au grand dam de Mondrian… Il prend alors conscience de sa perception cinétique des choses et opte pour l’abstraction.

Vue de l’exposition « Calder. Rêver en équilibre », présentée du 15 avril au 16 août 2026 à la Fondation Louis Vuitton, Paris. © 2026 Calder Foundation, New York / ADAGP, Paris. Photo : Connaissance des Arts / Anne-Sophie Lesage-Münch
Toujours avec des matériaux de fortune, il découpe des formes dans du métal, peint de couleurs primaires ou en noir et blanc, qu’il suspend et organise pour qu’elles puissent se mouvoir avec poésie. Son ami Joan Miró est pleinement en phase avec cette perception : « Nous sommes comme deux frères qui auraient le même langage, mais avec des accents différents. Lui fait danser le fer, moi je fais danser les couleurs. »

Alexander Calder, Object with Red Discs, 1931, Tige en acier peint, fil métallique, bois et feuille d’aluminium, 222,3 x 132,7 x 62,2 cm, Whitney Museum of American Art, New York. © 2026 Calder Foundation, New York / ADAGP, Paris. Crédit photographique : © Digital image Whitney Museum of American Art / Licensed by Scala
L’œuvre en mouvement
Le style de Calder est né, ainsi que son expression totalement abstraite, avec en 1931 cette extraordinaire invention du « mobile », selon l’appellation donnée par Marcel Duchamp pour ces sculptures abstraites d’abord motorisées, puis mues au gré du vent ou des souffles d’air. « Il les fait vivre, souligne Suzanne Pagé. C’est tout l’art extraordinaire de Calder. » Très naturellement, l’artiste trouve son inspiration formelle dans le système de l’univers. Dès 1934, le MoMA acquiert l’un de ses premiers mobiles motorisés, A Universe. Quand l’œuvre a été présentée, Albert Einstein serait resté fasciné devant la lente rotation des planètes durant tout le cycle de quarante minutes.

Alexander Calder, Dispersed Objects with Brass Gong, 1948, laiton, feuilles de métal, fil de fer et peinture, 48,3 x 167,6 cm, Shirley Family Calder Collection, promised gift to the Seattle Art Museum. ©2026, Calder Foundation, New York.Photo courtesy of Calder Foundation, New York / Art Resource, New York
S’offrir un Calder, un rêve inaccessible ?
Alexander Calder est l’une des « icônes du XXe siècle » présente dans le « club fermé dont les membres se comptent sur les doigts d’une main, souligne Paul Nyzam, directeur du département Post-War et Art contemporain chez Christie’s. Son marché est particulièrement solide », et le record est détenu par son fabuleux Poisson volant de 1957, hissé à près de 26M$ (18,8 M€) en 2014 chez Christie’s New York. Sotheby’s pour sa part a décroché 14,4M$ (14,3 M€) à New York en 2024 pour l’harmonieux Blue Moon (1962). Si le prix des sculptures grimpe de 100 000 € à plusieurs millions, les œuvres picturales, dont les dessins, se trouvent à partir de 50 000 €. Pour les bijoux, le curseur va de quelques centaines d’euros pour une boucle de ceinture, à près d’un million pour un collier spectaculaire.
Prière de toucher
« Calder est un grand enfant qui joue avec les étoiles. Il a le secret de l’équilibre des mondes », confirme son ami Jean Arp. Cette notion d’équilibre est fondamentale chez l’artiste, qui va du terrestre au stellaire, les pieds sur terre et la tête dans les étoiles. Cela permet de comprendre qu’il puisse osciller en harmonie entre les mobiles aériens et les « stabiles » – ainsi nommés par Arp –, sculptures statiques au sol élaborées à partir du début des années 1930. En 1937, Calder présente à l’Exposition universelle de Paris une surprenante Fontaine de mercure pour affirmer son engagement contre le fascisme.

Vue de l’exposition « Calder. Rêver en équilibre », présentée du 15 avril au 16 août 2026 à la Fondation Louis Vuitton, Paris. © 2026 Calder Foundation, New York / ADAGP, Paris. Photo : Fondation Louis Vuitton / Marc Domage
Malgré l’isolement et les privations de la guerre, toujours confiant et optimiste, le sculpteur se lance dans les Constellations. Il y a dans cette série l’essence de ses convictions artistiques. « Cela n’a ni utilité, ni sens, explique Calder. C’est simplement beau. Si vous le saisissez, l’effet émotionnel est considérable. » Sa première rétrospective en 1943 au MoMA de New York est le début de la consécration, mais il n’oublie pas l’innovation et invite les visiteurs à interagir avec les œuvres, comme les mobiles qui peuvent être activés par contact tactile, avec une claire incitation sur un panneau « Please Touch ».

Alexander Calder, Constellation, 1943, bois, fil de fer et peinture, 72,4 x 45,7 x 27,9 cm, Calder Foundation, New York. © 2026 Calder Foundation, New York / ADAGP, Paris. Crédit photographique : Courtesy of Calder Foundation, New York / Art Resource, New York
Une invitation nouvelle qui trouvera son écho en 1947 chez Marcel Duchamp avec le fameux Prière de toucher. À partir des années 1950, Calder réalise des sculptures monumentales et connaît une reconnaissance internationale croissante, dont l’apogée sera en 1976, année de sa disparition, avec la grande rétrospective « Calder’s Universe » au Whitney Museum de New York.

Alexander Calder, Chef d’orchestre (Performance Facsimile), 1964/2021, feuille de métal, tige, fil de fer et peinture, Calder Foundation, New York. ©2026, Calder Foundation, New York.Photo courtesy of Calder Foundation, New York / Art Resource, New York.
Des prêts exceptionnels
Ses commandes monumentales s’imposent dans l’espace public à travers le monde : Spirale en 1958 (Unesco à Paris), Teodelapio en 1962 (Spolète, Italie), Monsieur Loyal en 1967 (Grenoble), Flamingo en 1974 (Chicago), Araignée rouge en 1976 (La Défense). Calder reçoit aussi des commandes privées de stabiles de jardin, et dans le domaine du bijou où il excelle, de nombreuses commandes spécifiques (Peggy Guggenheim, Mary Rockefeller, Charlotte Perriand).
1937–1945: Public Commissions and the War
La rétrospective consacrée à Calder à la Fondation Louis Vuitton offre une vision de premier plan sur l’ensemble des recherches artistiques de Calder, avec près de 300 œuvres : sculptures, bijoux, dessins, peintures, sur un demi-siècle de création, des années 1920 aux années 1970. Elle propose également une mise en situation avec des travaux des artistes et amis du sculpteur comme Arp, Jean Hélion, Mondrian, Paul Klee ou Pablo Picasso, ainsi que des images des plus grands photographes du XXe siècle montrant Calder à l’œuvre.

Vue de l’exposition « Calder. Rêver en équilibre », présentée du 15 avril au 16 août 2026 à la Fondation Louis Vuitton, Paris. © 2026 Calder Foundation, New York / ADAGP, Paris. Photo : Fondation Louis Vuitton / Marc Domage
Organisée en étroite collaboration avec la Calder Foundation, dirigée par Alexander S. C. Rower, petit-fils de l’artiste, cette exposition majeure réunit des prêts provenant d’institutions et de collections privées, avec en particulier le Cirque, prêt exceptionnel du Whitney Museum – ce sera la dernière fois que l’on pourra le voir en dehors de New York. Par ailleurs, l’audacieuse installation de deux stabiles dans le jardin, Black Flag et Five Swords, est une grande première à la Fondation. Une sensationnelle exploration de l’art de Calder dont Duchamp disait : « C’est la plus haute expression de la liberté plastique. »

Alexander Calder, Devil Fish, 1937, feuilles de métal, boulons et peinture, 171,7 x 162,6 x 119,4 cm, New York, Calder Foundation. ©2026, Calder Foundation, New York. Photograph by David Heald © Calder Foundation, New York.
Source:
www.connaissancedesarts.com

