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Audiovisuel public, de la manœuvre politique au grand gâchis

Affirmer que les chaînes de radio et de télévision publiques sont l’un des piliers de notre démocratie relève non du slogan mais, plus que jamais, de l’évidence. A l’heure où la propagande d’extrême droite a envahi une partie de l’audiovisuel privé et où les fausses informations et les invectives pullulent sur des réseaux sociaux contrôlés par des géants américains ou chinois qui ignorent pluralisme et indépendance, les débats contradictoires, argumentés, les documentaires non sponsorisés, les émissions éducatives et l’information indépendante sont devenus des biens précieux.

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Il est donc consternant de constater que le rapport de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur « la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public », rendu public mardi 5 mai, n’offre pas la moindre piste de réponse à ces immenses défis. Consternant mais guère étonnant étant donné la genèse de ce document. Eric Ciotti et ses amis députés, qui avaient primitivement choisi de consacrer une commission au « coût de l’immigration », ont finalement opté pour un autre sujet présumé explosif après les remous suscités par la diffusion, en septembre 2025, de la conversation volée des éditorialistes Patrick Cohen et Thomas Legrand avec deux responsables socialistes. Objectif : nourrir la démagogie sur le thème des élites médiatiques payées par l’argent public mais combattant le « vrai peuple ».

Le résultat est à la hauteur des craintes nourries par des centaines d’heures d’auditions à charge : un réquisitoire hypocrite contre l’audiovisuel public, que le rapporteur, le député de l’Hérault Charles Alloncle (Union des droites pour la République), cherche à asphyxier tout en prétendant vouloir le sauver. Pour l’Assemblée nationale, il s’agit du dévoiement d’une procédure destinée à éclairer l’opinion et à apporter des solutions, transformée en instrument de « guerre culturelle », de casse du service public et de promotion personnelle.

Travail de sape

Si le rapport ne préconise pas explicitement la « privatisation » du secteur promise par le Rassemblement national, il prône la suppression d’un quart de ses recettes budgétaires et la fusion de France 2 avec France 5, qui libérerait un canal de diffusion potentiellement réattribuable. Ce coup de massue financier est justifié par un mensonge : alors que le document prétend que l’audiovisuel public ne répond plus aux « attentes des Français », ses records d’audience, aussi bien à la radio qu’à la télévision, démontrent l’inverse.

Ostensiblement extrémiste, la manœuvre politique débouche sur un grand gâchis. Destinée à imposer dans le débat public un thème obsessionnel de l’extrême droite, mais aussi ses méthodes privilégiant la violence verbale, l’intimidation et le soupçon, la commission n’a pas la moindre chance d’aboutir à un vote majoritaire sur une réforme. Ni même à des réponses à des critiques partagées, comme la difficulté à organiser l’information locale, à attirer les jeunes, à riposter à l’emprise des plateformes étrangères, ou la sous-traitance excessive à des producteurs privés.

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Le travail de sape de la commission Alloncle le démontre a contrario : le maintien de l’audiovisuel public suppose sa solidité aussi bien financière que structurelle et éditoriale. La qualité et donc l’audience dépendent du respect du pluralisme et de l’indépendance des médias publics, mais aussi de la pérennité de leur financement. Ces conquêtes – qui résultent d’un long combat en France – sont remises en cause dans tous les pays dirigés par des populistes. Il faut aujourd’hui les défendre comme des acquis démocratiques.

Le Monde


Source:

www.lemonde.fr