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Brésil–Europe : peut-on ouvrir notre marché au “cartel de la viande” JBS sous sanctions ?


Avec l’accord UE–Mercosur, l’Europe s’apprête à ouvrir son marché à des volumes agricoles massifs en provenance d’Amérique du Sud. Mais derrière ces flux se cache une réalité industrielle concentrée, dominée par des géants comme JBS, dont le parcours judiciaire et les stratégies globales posent une question centrale : l’Union européenne maîtrise-t-elle encore les conditions d’accès à son propre marché ?


L’accord entre l’Union européenne et le Mercosur constitue bien plus qu’un simple traité commercial. Il s’inscrit dans une reconfiguration profonde des rapports de force économiques entre blocs, où certains acteurs privés jouent un rôle structurant. Parmi eux, JBS s’impose comme une pièce maîtresse.


Les volumes négociés suffisent à mesurer l’ampleur du basculement. L’ouverture du marché européen à 99 000 tonnes de bœuf et 180 000 tonnes de volaille à droits réduits ou nuls dépasse le simple ajustement commercial. Souvent résumée par la formule « cars for cows », cette architecture organise un échange implicite entre débouchés industriels européens et exposition accrue des filières agricoles.


Mais cette lecture reste partielle. Elle ignore la nature des bénéficiaires réels de ces flux. Car derrière ces volumes se trouve une concentration industrielle sans précédent, structurée autour de groupes capables d’influencer les marchés à l’échelle mondiale.


JBS évolue ainsi dans un environnement juridique particulièrement dense. Le groupe a fait l’objet de sanctions majeures, notamment aux États-Unis dans le cadre du Foreign Corrupt Practices Act, ainsi qu’au Brésil, où un accord de clémence signé en 2017 atteignait plus de 10 milliards de réais. Ces contentieux s’inscrivent dans une continuité de litiges liés à des pratiques commerciales, environnementales et de concurrence.


Pour autant, ces contraintes n’ont en rien freiné son expansion. Au contraire, la cotation du groupe à New York en 2025, via une structure néerlandaise, illustre sa capacité à naviguer entre différentes juridictions et à tirer parti des asymétries réglementaires. Cette trajectoire révèle une réalité essentielle : la mondialisation ne neutralise pas les contraintes, elle permet souvent de les arbitrer.


Face à cela, l’Europe semble en décalage stratégique. Les critiques formulées à l’encontre de l’accord Mercosur ne se limitent plus aux normes sanitaires ou environnementales. Elles traduisent une interrogation plus profonde sur la capacité de l’Union à penser en termes de puissance.
Une analyse récente de l’École de Guerre Économique, relayée dans la presse française, souligne que le Mercosur doit être compris comme une véritable guerre économique. Une partie des responsables politiques européens dénonce une Union restée dans un logiciel de libre concurrence, incapable de se positionner face à des acteurs qui mobilisent leurs entreprises comme instruments de puissance.


Ce désalignement produit des effets concrets. D’un côté, des États comme le Brésil structurent leur politique agricole autour de champions nationaux capables de conquérir des parts de marché à l’international. De l’autre, l’Union européenne continue d’aborder ces dynamiques comme de simples échanges régulés par des normes techniques. Cette asymétrie ouvre la voie à une dépendance progressive.


La question devient alors politique. L’intégration d’acteurs comme JBS dans les flux commerciaux européens engage directement la crédibilité des politiques publiques. L’Union impose à ses producteurs des standards élevés en matière de traçabilité, de durabilité et de bien-être animal, notamment dans le cadre du Pacte vert.


Dans ce contexte, l’ouverture à des groupes dont les pratiques ont été régulièrement contestées crée une tension structurelle. D’autant que les mécanismes de contrôle interviennent le plus souvent a posteriori. L’Europe négocie l’ouverture, puis tente d’en corriger les effets — une logique qui fragilise la cohérence de son action.


Cette contradiction nourrit également un risque politique croissant. L’impression d’un double standard, entre exigences internes et tolérance externe, alimente la défiance des filières agricoles et de l’opinion publique.


Au fond, la question posée dépasse largement le cas de JBS. Elle renvoie à la capacité de l’Europe à définir les conditions d’accès à son marché dans un monde structuré par des rapports de force.


Ouvrir le marché, c’est accepter ces rapports. Mais encore faut-il être en mesure de les encadrer. À défaut, l’objectif affiché de diversification pourrait produire l’effet inverse : non pas une réduction des dépendances, mais leur concentration accrue autour de quelques acteurs dominants.


L’Europe se trouve aujourd’hui à un point de bascule. Soit elle assume une stratégie de puissance, capable de conditionner l’accès à son marché. Soit elle persiste dans une logique d’ouverture asymétrique — au risque de voir ses propres règles devenir secondaires face à celles des acteurs globaux.