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RDC: 2028, l'impossible calendrier électoral?

Le 20 novembre 2025, un incendie détruisait les entrepôts centraux de la Commission électorale nationale indépendante (Céni) à Kinshasa. Cause établie par l’enquête interne : une climatisation défaillante, faute de crédits de fonctionnement. En une image, le rapport annuel 2025-2026 de l’institution résume l’état dans lequel elle aborde le prochain cycle électoral.

Il y a dans, l’évaluation de l’incendie de la Commission électorale nationale indépendante (Céni), en novembre 2025, une logique que le rapport de cette même commission documente avec une précision inhabituelle pour un organisme institutionnel. Les batteries au lithium stockées dans les entrepôts de Kinshasa ont surchauffé parce que la climatisation ne fonctionnait plus. Et la climatisation ne fonctionnait plus parce que les crédits de fonctionnement n’avaient pas été versés.

Le bilan : 21 249 batteries détruites, 1 778 panneaux solaires, 60 groupes électrogènes, 16 imprimantes industrielles, le data center de réplication du serveur central, et 1 500m² de surface de stockage partis en fumée. En d’autres termes, une partie du capital matériel indispensable aux élections de 2028 en RDC a brûlé, parce que l’État n’avait pas payé ses factures.

Ce fait, à lui seul, dit l’essentiel de ce que révèle le rapport annuel de la Céni couvrant la période d’avril 2025 à mars 2026. À moins de deux ans du prochain cycle électoral, la commission se trouve dans une situation où la contrainte financière ne paralyse plus seulement ses opérations : elle détruit aussi physiquement ses capacités.

Un budget coupé de moitié, des dettes héritées du passé

Pour l’exercice 2025, la Céni avait sollicité un budget total de 315,9 milliards de francs congolais, soit environ 107 millions de dollars. Le Parlement n’en a alloué que 158,7 milliards. Mais le plus révélateur n’est pas dans ce chiffre global, mais la répartition de la somme.

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Les dépenses d’opérations électorales – celles qui financent le travail concret de terrain, les inventaires, les déploiements, les scrutins – avaient fait l’objet d’une demande de 179,7 milliards. Seuls 45 milliards ont été accordés, soit 25% des besoins déclarés. Les crédits d’investissement, destinés à la réhabilitation des bâtiments et entrepôts, ont été ramenés à 316 millions de francs congolais contre 30,9 milliards demandés : soit 1% des besoins. Seules les rémunérations ont bénéficié d’une dotation supérieure à la demande, résultat explicitement attribué par le rapport au « plaidoyer du management de la Céni ».

Les crédits alloués ne sont eux-mêmes pas intégralement versés. Sur les 23,2 milliards prévus pour le fonctionnement courant, le gouvernement n’en a effectivement décaissé que 12,6 milliards, soit 54%. Dans plusieurs provinces, le personnel perçoit son salaire en retard, faute de couverture bancaire suffisante. La société nationale de distribution d’eau a procédé à une coupure au siège de l’institution. Une coupure d’électricité pour le même motif l’avait précédée.

Mais la contrainte la plus lourde est ailleurs. Sur les 56,1 milliards de francs congolais de fonds opérationnels reçus en 2025, 51,5 milliards, soit 91,8%, ont été absorbés par la régularisation de dépenses résiduelles des scrutins du 20 décembre 2023. Il ne restait donc que 4,6 milliards, et à peine 1,6 million de dollars, pour financer l’ensemble des activités préparatoires du cycle suivant. C’est la conséquence directe que le rapport établit sans ambiguïté : des scrutins inscrits au calendrier, ceux des conseillers urbains, des bourgmestres, des maires et de leurs adjoints, n’ont pas eu lieu. Les candidatures avaient été déposées. Faute de financement, les élections n’ont pas été organisées.

Une feuille de route qui n’a pas résisté à l’année écoulée

La Céni avait publié en avril 2025 une feuille de route censée baliser les étapes préparatoires du cycle 2028. Elle prévoyait la mise à jour de la cartographie électorale et l’acquisition des matériels d’identification dès le premier trimestre 2025, et le lancement des opérations d’enrôlement dans quatre aires opérationnelles dès le mois de février. Pratiquement aucune de ces échéances n’a été tenue. Une année préparatoire est perdue.

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Cette feuille de route reste aussi tributaire d’un renouvellement institutionnel dont personne ne semble avoir entamé la préparation. Le mandat du bureau actuel de la Céni arrive à son terme en 2026. Or, aucune démarche formelle n’a été enclenchée pour organiser la désignation de la nouvelle équipe. En RDC, ce type de transition s’accompagne invariablement de négociations politiques longues, parfois paralysantes, entre la majorité et l’opposition. Chaque mois de blocage dans ce processus est un mois soustrait au calendrier préparatoire.

À l’est, des entrepôts pillés ; partout, des complices internes

La guerre a fait le reste. Depuis janvier 2024, les conflits armés dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu ont entraîné la destruction ou le vol de 9 camions, 24 pick-up, 437 motos, 7 156 dispositifs électroniques de vote, 2 078 kits d’enrôlement, 1 192 ordinateurs portables, 9 744 batteries externes et 3 460 panneaux solaires. Des bâtiments ont été « vandalisés, incendiés ou occupés illégalement par des éléments de l’AFC/M23, soutenus par l’armée rwandaise », précise le rapport.

Mais les destructions ne se limitent pas aux zones de conflit. Des vols sont documentés dans au moins 18 provinces sur 26. L’enquête interne de la Céni a établi qu’ils « ont été commis en complicité avec les agents de sécurité et ceux de la Céni ». Le rapport identifie un facteur structurel aggravant : la rotation mensuelle des policiers affectés à la garde des installations et l’irrégularité du paiement de leurs primes, qui entraîne des abandons de poste réguliers. Des révocations et des mesures disciplinaires ont été prononcées. Elles n’ont pas mis fin au phénomène.

Ce qui reste du parc logistique n’est guère plus rassurant. Sur 523 véhicules, 271 sont officiellement classés « amortis », soit plus de la moitié. L’imprimerie, dont la capacité nominale est de 10 000 à 14 000 copies A4 par heure, est hors service à 80% : huit machines sur dix sont en panne, dont la machine principale d’impression et les deux polycopieurs numériques acquis en 2006. Sur 47 sites identifiés dans 19 provinces, des travaux de réhabilitation sont nécessaires. Plusieurs bâtiments appartiennent à des entreprises publiques qui ont exprimé leur intention de les récupérer.

Fichier, cartographie, télécommunications : trois chantiers sans issue visible

Sur le plan technique, trois conditions préalables à l’organisation d’élections crédibles restent non remplies. Le fichier électoral, transmis officiellement à l’ONIP le 19 février 2026, n’a pas été actualisé depuis 2022. Le président de la Céni l’a reconnu lui-même ce jour-là : ce fichier « nécessite une actualisation continue et rigoureuse, afin de refléter les évolutions démographiques intervenues depuis 2022, notamment les décès, les migrations internes ainsi que l’intégration des nouveaux majeurs ». La loi d’identification, datant de 2004 et modifiée en 2016, ne prévoit aucun cadre juridique pour les personnes déplacées internes ni pour les Congolais en séjour temporaire à l’étranger.

La cartographie électorale est dans un état d’incohérence documenté. Les travaux conjoints conduits avec le ministère de l’Intérieur à l’été 2025 ont mis en évidence des entités territoriales non reconnues, des pertes de chefs-lieux, des créations illégales d’entités et des erreurs de dénomination. Un rapport a été transmis pour « suites administratives appropriées ». Au moment de la clôture du document, aucune régularisation n’était intervenue. Or, précise la Céni, toute incohérence cartographique « est susceptible d’affecter la répartition des sièges, la localisation des bureaux de vote et la gestion des listes électorales ».

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Le réseau de télécommunications, fondé sur une infrastructure satellitaire VSAT, est reconnu par l’institution elle-même comme inadapté : il « présente des contraintes techniques, notamment en termes de latence élevée et de faible débit, qui ne répondent plus pleinement aux exigences des applications modernes, notamment celles liées à la transmission rapide et sécurisée des résultats électoraux ». Une refonte est envisagée. Elle n’en est, à ce jour, qu’au stade de la réflexion stratégique.

Dans la majorité, des voix qui envisagent déjà l’après-2028

Ces difficultés opérationnelles ont une traduction politique. Des cadres de l’Union sacrée, la coalition au pouvoir, ont estimé publiquement que le calendrier constitutionnel serait difficile à respecter dans les conditions actuelles, en invoquant les conflits dans l’Est, le nombre de personnes déplacées internes et la situation des réfugiés congolais à l’étranger. D’autres ont évoqué le précédent de Joseph Kabila, dont le mandat avait été prolongé de facto jusqu’à l’organisation des élections. Cette référence, formulée à voix haute dans les cercles du pouvoir, n’est pas anodine : elle signale que l’hypothèse d’un glissement du calendrier est déjà intégrée dans certains calculs politiques.

La Céni, de son côté, ne formule pas de diagnostic catastrophiste. Son rapport est mesuré, ses constats documentés, ses recommandations précises. Mais son dernier paragraphe dit l’essentiel : « Les effets conjugués de l’insécurité dans certaines zones et l’insuffisance des ressources financières continuent de peser sur la capacité opérationnelle de l’institution. » Et la première de ses cinq recommandations adressées au gouvernement est de « ​​​​​​​garantir les décaissements réguliers et à temps afin d’assurer la continuité des opérations électorales ».

L’enjeu des élections de 2028 n’est donc pas une question que la Céni ne saurait résoudre sur le plan technique. C’est une question de volonté politique et budgétaire. À la date de clôture de ce rapport, la réponse reste entière.

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Source:

www.rfi.fr