C’est l’histoire d’une femme de 83 ans qui affirme avoir dîné avec le président de la République et avoir reçu le pape chez elle, lequel lui prodiguait des conseils sur ses choix de programmes télévisés.
Elle se plaint aussi de vols commis dans son appartement par de jeunes inconnus. Surtout, elle est convaincue que quinze personnes vivent dans son appartement. Ces « invités » ne sont autres que des figures présentes sur des photographies et des posters accrochés aux murs.
Selon elle, ces images ont pris vie : elles sourient, rient, parlent. Elle interagit avec elles, leur parle et s’en occupe, au point de se dire épuisée par les soins qu’elle pense devoir leur prodiguer. La situation est devenue si envahissante que son fils prend une décision radicale : il retire ces photos de son appartement.
Cette octogénaire présente un long passé de troubles anxio-dépressifs, associé à un déclin cognitif progressif. L’imagerie cérébrale a révélé des anomalies diffuses, dont un hypométabolisme prédominant dans l’hémisphère droit, surtout au niveau des régions temporo-pariéto-occipitales.
Le diagnostic final est une démence mixte combinant une maladie d’Alzheimer et une démence à corps de Lewy (pathologie caractérisée par des agrégats anormaux sphériques, les corps de Lewy, composés de filaments et de la protéine alpha-synucléine, à l’intérieur des neurones).
Un traitement par donépézil a entraîné une diminution transitoire des idées délirantes. Par la suite, ses symptômes se sont aggravés : elle s’est mise à personnifier des poupées, ce qui l’a épuisée en raison des soins qu’elle pensait devoir leur apporter. Le retrait des poupées par son fils a permis d’améliorer les symptômes.
Trois autres cas, rapportés par des neurologues, neuropsychologues et radiologues de l’hôpital universitaire de Bruxelles (Anderlecht) dans la revue en ligne BMJ Neurology Open, décrivent des tableaux étonnamment similaires.
Des squatteurs… photographiques
Un septuagénaire, suivi une dizaine d’années pour un trouble cognitif léger d’origine vasculaire, développe brutalement un délire. Il affirme vivre avec une vingtaine de squatteurs. En réalité, ces « intrus » sont des personnes figurant sur des photographies. Il leur apporte des couvertures et prend soin d’eux.
Interrogé, il admet qu’il s’agit de photos, mais considère ses gestes comme logiques et bienveillants, ce qui témoigne d’un refus de la réalité perçue (on parle d’un « manque d’insight »), un signe classique des délires d’identification.
L’imagerie cérébrale a mis en évidence un hypométabolisme bilatéral intéressant notamment les régions temporo-pariétales et frontales, avec une prédominance gauche. Le diagnostic retenu est celui d’une démence vasculaire et d’une probable maladie d’Alzheimer.
Les neurologues belges décrivent un troisième cas, en l’occurrence celui d’une femme de 55 ans qui a commencé à présenter des troubles du comportement, un syndrome de Diogène (manque d’hygiène corporelle, associé à une accumulation compulsive d’objets hétéroclites et inutiles), une désorientation spatiale, une altération du langage et des hallucinations visuelles et auditives.
Des enfants vivants piégés dans des miroirs
Deux mois plus tard, elle commence à parler aux miroirs, tableaux et photographies, affirmant que ses enfants y sont enfermés. L’absence de réponse des images provoque chez elle une grande détresse, avec des réactions paranoïdes occasionnelles. Elle retourne parfois les images pour « préserver son intimité ».
L’imagerie cérébrale révèle un hypométabolisme fronto-temporo-pariétal bilatéral, prédominant à gauche, dans un contexte de détérioration cognitive progressive. Le diagnostic retenu est celui d’une variante frontale de maladie d’Alzheimer.
Le dernier cas concerne une femme de 75 ans présentant un déclin cognitif progressif, associé à des hallucinations visuelles. Elle perçoit son petit-fils adulte comme un jeune enfant caché chez elle et manifeste des comportements délirants, allant jusqu’à se rendre chez les voisins, affirmant qu’il joue à cache-cache.
Son état s’aggrave ensuite : elle commence à parler aux nombreuses photographies de son petit-fils qu’elle dispose partout dans la maison, interactions qui semblent avoir un effet apaisant.
Petit-déjeuner pour les personnes sur les photos
Elle prépare même le petit-déjeuner pour des « invités », bien qu’elle vive seule. L’imagerie cérébrale révèle un hypométabolisme prédominant dans la région temporo-pariétale droite. Le diagnostic est une démence mixte associant Alzheimer et démence à corps de Lewy. Un traitement (donépézil) a été prescrit, entraînant la disparition complète des hallucinations et des idées délirantes.
Ces observations décrivent une forme inédite de délire d’identification. Dans ce type de symptôme neuropsychiatrique, le sujet identifie de façon erronée des personnes, des lieux. Ainsi, dans le syndrome de Capgras, le sujet a la conviction délirante qu’une personne proche a été remplacée par un imposteur, un double physiquement identique, qui a le plus souvent des intentions hostiles. Lorsque ce trouble concerne les lieux, le patient a la conviction d’être dans un autre endroit que celui où il se trouve en réalité. On parle alors de paramnésie réduplicative.
Dans ces quatre cas cliniques, l’objet du délire diffère. Une image, plane et immobile, est interprétée comme une entité vivante. Ce phénomène traduit une erreur de perception visuelle : le cerveau donne vie à des images fixes et silencieuses.
Une nouvelle forme de délire d’identification
Cette forme de délire d’identification n’a, semble-t-il, jamais été décrite. Les neurologues et neuropsychologues belges proposent d’en faire une variante distincte des délires d’identification et de la nommer « syndrome des images animées » (animated picture syndrome). Celui-ci s’accompagne d’interactions inappropriées et de réactions émotionnelles intenses, suggérant une implication du système limbique.
Le syndrome des images animées apparaît à des stades variés de la démence, mais coïncide toujours avec un déclin cognitif et fonctionnel, ce qui concorde avec les données montrant que les délires d’identification surviennent habituellement dans les phases avancées de la maladie.
Chez ces quatre patients, le déclin a permis de diagnostiquer une maladie neurodégénérative non reconnue auparavant, principalement Alzheimer et démence à corps de Lewy, deux pathologies fréquemment liées à ces délires d’identification.
Sur le plan clinique, déclarent les auteurs, reconnaître ce syndrome peut servir de marqueur d’aggravation fonctionnelle et doit conduire à réévaluer la cause de la maladie, à éviter un mauvais diagnostic purement psychiatrique, à mieux orienter l’accompagnement des aidants et à planifier la stratégie thérapeutique.
Des travaux supplémentaires sont nécessaires pour préciser sa fréquence, déterminer les circuits neuronaux impliqués, les enjeux cliniques et définir les traitements adaptés.
Reste une question simple mais vertigineuse : qu’est-ce qui, dans notre cerveau, nous permet de savoir qu’une image n’est qu’une image ? Chez ces patients, cette évidence s’efface, et avec elle la capacité à distinguer ce qui est vivant de ce qui ne l’est pas. Ces observations montrent que, pour un cerveau malade, une photographie peut cesser d’être une simple image pour devenir une présence active. Jusqu’à faire résonner, de façon tragiquement littérale, le vers de Lamartine : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? ».
Pour en savoir plus :
Bertrand F, Strauss M, Leurquin-Sterk G, et al. When images come to life : a case series. BMJ Neurol Open. 2026 Mar 5 ; 8 (1) : e001352. doi : 10.1136/bmjno-2025-001352
Darby RR, Laganiere S, Pascual-Leone A, et al. Finding the imposter : brain connectivity of lesions causing delusional misidentifications. Brain. 2017 Feb ; 140 (2) : 497-507. doi : 10.1093/brain/aww288
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Source:
www.lemonde.fr

