À l’âge de 72 ans, Henri Matisse se réinvente à travers une toute nouvelle technique : les papiers gouachés et découpés. L’exposition, à découvrir jusqu’au 24 juillet au Grand Palais, rassemble plus de 230 œuvres issues des fonds du Centre Pompidou, d’institutions nationales et internationales ainsi que de collections particulières. « Connaissance des Arts » a rencontré Claudine Grammont, commissaire de l’exposition, qui explique comment ces œuvres réaffirment le souci constant de Matisse pour la couleur.
L’exposition organisée par le Centre Pompidou fait suite à « Matisse comme un roman » (2021), « Matisse, paires et séries » (2012) et se fait l’écho de « Henri Matisse, 1904-1917 » (1993) sur la première partie de l’œuvre de l’artiste…
C’était une exposition extraordinaire conçue par Isabelle Monod-Fontaine et Dominique Fourcade, avec des œuvres que l’on voit rarement, un catalogue avec beaucoup de précisions historiques. L’exposition « Matisse, 1941-1954 » sera du même niveau, en se consacrant à une période, en essayant de comprendre ses enjeux, ce qu’elle apporte, et de réunir des œuvres peu exposées en France.
Henri Matisse, Branche de prunier, fond vert, 1948, huile sur toile, 116 x 88,9 cm, Turin, Pinacoteca Agnelli. © Bridgeman Images/Succession H. Matisse
Le propos de l’exposition est de montrer que la technique de la gouache découpée « à vif » dans la couleur constitue la matrice de l’œuvre de Matisse de 1941 jusqu’à sa mort en 1954 ; elle n’est plus seulement une étape intermédiaire. Quel élément déclencheur fait que ses gouaches découpées deviennent des œuvres à part entière ?
Il y a deux moments. Le premier est celui de Jazz, en 1943. L’éditeur Tériade, avec qui il a déjà fait quelques numéros de Verve, lui demande alors un « manuscrit à peintures modernes ». Matisse part sur cette idée, peut-être de manière fortuite, et crée une œuvre entièrement conçue à partir de la gouache découpée qui deviendra le livre Jazz. Le second moment, c’est quand il arrive à la villa Le Rêve à Vence, en 1947. Il est insomniaque, fait des découpes dans la couleur, la nuit, et demande à son assistante d’épingler toutes ces formes aériennes colorées sur les murs de sa chambre comme on épinglerait des ailes de papillon. C’est un geste qui ne correspond pas à une intention préalable et un médium contingent, puisqu’il est mobile – la gouache découpée n’est fixée qu’après avoir été décrochée de son support, transférée sur toile et marouflée pour être soit vendue, soit exposée. Ce caractère contingent est l’essence même de la gouache découpée, ce qui fait sa légèreté au sens propre comme au figuré.

Henri Matisse, Nu campé, bras sur la tête, 1947, huile sur toile, 73,5 x 70 cm, New York, The Pierre and Tana Matisse Foundation. © AED/Opale.photo
Matisse écrivait : « Il n’y a pas de rupture entre mes anciens tableaux et mes découpages, seulement, avec plus d’absolu, plus d’abstraction, j’ai atteint une forme décantée jusqu’à l’essentiel. » Ces dernières années sont-elles la consécration d’un art décoratif ou un avant-goût de l’abstraction ?
Quand on voit les dernières grandes gouaches découpées, Mémoire d’Océanie ou L’Escargot, dont il dit que c’est « une abstraction sur racine de réalité », elles vont dans le sens d’une abstraction. Mais le vrai chemin, c’est la synthèse entre la ligne et la couleur qui a toujours été en tension dans son travail. Là, les deux sont travaillées en même temps et c’est quelque chose qui rejoint totalement ses ambitions affirmées dès la période fauve. C’est énoncé clairement dans les Notes d’un peintre que Matisse publie en 1908, ou quand il dit qu’« un centimètre carré de bleu n’est pas aussi bleu qu’un mètre carré du même bleu ». Ce qui fait la force de la couleur, c’est sa quantité en surface. Et tout le travail de Matisse, au moment des gouaches découpées, est que la couleur trouve son adéquation sur l’ensemble de la surface, de manière magistrale. Du reste, c’est pour cela que ce moment de création aura une telle postérité chez les artistes américains des années 1960, notamment Ellsworth Kelly. Ça a beaucoup marqué cette génération, au même titre que L’Atelier rouge du MoMA. Je crois que l’abstraction vient de la simplification extrême de son mode d’expression.

Henri Matisse, Les Acanthes, 1953, fusain, papiers gouachés, découpés et collés sur papier marouflé sur toile, 311,7 x 351,8 cm, Bâle, Fondation Beyeler. © Fondation Beyeler, Riehen/Basel, Collection Beyeler/Robert Bayer.
Matisse réconcilie ligne et couleur. Qu’est-ce que cela signifie ?
Depuis toujours, Matisse cherche cette adéquation entre le dessin et la couleur. C’est l’éternel conflit issu du XIXe siècle. Qu’est-ce qui prédomine ? Est-ce qu’on dessine et puis on colorie ? Ou est-ce que d’abord, on pense la forme en couleur avant de la penser à travers la ligne ? Là, lorsqu’il découpe, au lieu de dessiner un contour et de colorier à l’intérieur, il prend une grande feuille de couleur et découpe dedans.
En 1941, Matisse évoque « une floraison de dessins après cinquante ans d’efforts ». Ces dessins sont-ils ceux réunis dans l’album Dessins. Thèmes et variations ?
Cet album, publié en 1943 précédé d’un texte d’Aragon, est une manière de montrer sa méthode de dessin. D’un côté, il y a le thème dessiné au fusain, très ombré. De l’autre, la variation au crayon ou à l’encre. Pour le premier, il travaille son modèle de manière très consciente jusqu’à s’en pénétrer, l’apprendre quasiment par cœur. Pour la deuxième phase, le dessin se déploie dans un unique élan, d’un seul trait, sans repentir. Le thème est très conscient, alors que la variation est quasiment inconsciente. Et le caractère sériel du dessin est totalement assumé.

Henri Matisse, Les Légumes, 1951, papiers gouachés, découpés et collés sur papier, 175 x 81 cm, New York, Acquavella Galleries. © Artvee
Comment est conçu le parcours de l’exposition ?
Il est chronothématique. Nous nous sommes adaptés aux espaces du Grand Palais, en particulier aux hauteurs. Nous avons voulu suggérer l’atmosphère de l’atelier, puisque Matisse travaillait à même le mur au Régina et à la villa Le Rêve. On commence par 1941, 1942 et 1943, avec les dessins de Thèmes et variations. Ensuite, les planches réalisées au pochoir de l’album Jazz sont présentées dans la rotonde en regard de leur maquette en papier gouaché découpé venant de nos collections. Puis on découvre la dernière grande série de peintures, « Intérieurs de Vence », de 1947-1948, magistrale. Au niveau 2, on retrouve la grande décoration autour de la chapelle du Rosaire de Vence, les grandes gouaches découpées de format carré (L’Escargot, Mémoire d’Océanie, Les Acanthes, La Gerbe), puis une section dédiée aux masques-visages. Plus on avance dans le parcours, plus les œuvres sont imposantes ; on donne toute l’ampleur aux grands formats pour être dans un cadre immersif. L’exposition s’achève avec les figures monumentales en gouache découpée : les quatre Nus bleus, La Tristesse du roi, Zulma et la Danseuse créole, exceptionnellement réunis. Cela n’arrive que très rarement car les gouaches découpées sont très fragiles. Aussi les grands musées les prêtent-ils difficilement.
Le parcours est également ponctué de vitrines…
Elles présentent de très beaux livres illustrés par Matisse : Florilège des Amours de Ronsard, Les Fleurs du mal de Baudelaire et Pasiphaé de Montherlant ; des maquettes pour des couvertures de livres et de revues de l’époque, des affiches… Une petite vitrine montre ses travaux de nuit, parce que Matisse est insomniaque. La nuit, il travaille. Il recopie des textes, fait des lettrines. Il a la conviction que le geste de la main, pour qu’il devienne un automatisme, doit être répété. On retrouve de nombreuses pages comme cela. C’est très beau. Ça n’est jamais montré.
Le teaser de l’exposition
« Matisse, 1941 – 1954 » | Une exposition Centre Pompidou X Grand Palais
Quelles sont les œuvres majeures jamais ou rarement vues en France ?
Il y a notamment l’« Intérieur de Vence » Branche de prunier, fond vert, de la Pinacoteca Agnelli ; un autre « Intérieur de Vence » qui n’est jamais sorti de la Solow Art and Architecture Foundation de New York et un Acrobate bleu absolument sublime provenant de cette fondation privée qui vient pour la première fois en France. La Gerbe du Hammer Museum de Los Angeles n’était pas venue depuis 2003. Le grand vitrail La Vigne, entré en dation dans les collections du Centre Pompidou en 2024 ; le vitrail Nuit de Noël, un prêt exceptionnel du MoMA de New York. Zulma, une grande gouache découpée, est prêtée par le SMK de Copenhague, et la National Gallery of Art de Washington, qui ne prête jamais ses gouaches découpées, nous confie trois œuvres. Quant à la Barnes Foundation de Philadelphie, elle prête deux « Intérieurs de Vence » de 1947 qui ne sont jamais sortis de sa collection. Je les connais bien puisque j’y ai travaillé quelques années. Une telle réunion de chefs-d’œuvre d’un seul artiste ne peut être qu’exceptionnelle.
Et puis, il y a un moment culminant qui est la chapelle du Rosaire à Vence, œuvre d’art totale…
Nous montrons la chapelle comme un ensemble ; c’est par elle que Matisse va rentrer dans la commande monumentale. On a le prêt du musée Matisse de Nice pour deux chasubles vertes. Au Centre Pompidou, nous conservons quatre très belles chasubles noires. Nous avons un grand dessin au pinceau à l’encre de Chine de Saint Dominique et une très belle étude de vitrail provenant aussi du musée Matisse de Nice, que j’ai dirigé entre 2016 et 2023. Et aussi deux panneaux d’essai pour un vitrail de la Jérusalem céleste, présentés ensemble pour la première fois.

Henri Matisse, La Tristesse du roi, 1952, papiers gouachés, découpés et marouflés sur toile, 292 x 386 cm, Paris, Centre Pompidou/ MNAM. ©Presse GrandPalaisRMN.
« Matisse 1941-1954 »Grand Palais, square Jean-Perrin, avenue du Général-Eisenhower, 75008 ParisDu 24 mars au 26 juillet
Source:
www.connaissancedesarts.com

