Face à la « gigantesque accélération du monde et de la vie » moderne, pour reprendre les mots du sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa, Hammershøi a fait le choix de la lenteur. Le temps semble arrêté, en suspens, dans ses intérieurs, peints dans des symphonies de blancs, de gris pâles, de bruns et de noirs, odes au silence et invitations à une forme de retrait du monde. Ici, c’est souvent le blanc qui domine dans les toiles figurant son appartement de Copenhague, dont les portes et les fenêtres sont les principaux protagonistes. Le blanc qui, selon Kandinsky, « agit, sur notre âme, comme le silence absolu ». À découvrir au musée Thyssen-Bornemisza jusque fin mai.
Peintre du silence
Second fils d’une famille bourgeoise, d’une mère, rigide héritière d’une famille d’armateurs, qui encourage pourtant ses talents artistiques, Vilhelm Hammershøi (1864-1916) a réalisé ses premières toiles à l’âge de 19 ans. Il a peint, toute sa vie, des intérieurs, des paysages et des portraits de ses proches, en se tenant résolument à l’écart des mouvements de peinture qui ont émaillé son époque, du symbolisme au futurisme, en passant par le néo-impressionnisme et le cubisme.
Vue de l’exposition « Hammershøi. L’œil qui écoute » au Musée Thyssen-Bornemisza à Madrid, 2026. Photo : ©Francis Tsang
Quand, en 1905, les expressionnistes allemands du groupe Die Brucke dégainent leurs couleurs criardes et contrastées, le peintre danois garde son cap et sa gamme de blancs et de gris. Le critique et historien d’art norvégien Andreas Aubert le classe, aux côtés d’Edvard Munch, de Pierre Puvis de Chavannes et de James Whistler, dans une école esthétique qu’il qualifie de Nouvelle décadence ou de peinture « neurasthénique ».

Vilhelm Hammershøi, Trois jeunes femmes, 1895, Huile sur toile, 128 x 167 cm, Ribe Art Museum, Ribe
Après sa disparition, son œuvre est tombée dans l’oubli dès l’entre-deux-guerres, avant de revenir au premier plan à partir des années 1980, au Danemark et dans le monde. En 1997-1998, le musée d’Orsay lui a consacré une grande exposition, suivi par le musée Jacquemart-André en 2019.
Plongés dans la pénombre
À Madrid, le musée Thyssen-Bornemisza a réuni un peu plus de 100 œuvres du maître danois. Elles sont réparties tout au long d’un parcours thématique, où défilent, successivement, portraits, intérieurs, puis paysages, avant de se clôturer sur ses autoportraits et nus des années 1908 à 1911. L’exposition s’ouvre sur les paysages mutiques de ses débuts dont Été à Falster (1890), du nom de cette île danoise située 100 kilomètres au sud de Copenhague. Peinte dans des nuances de gris, elle rappelle les toiles nocturnes de Whistler.

Vilhelm Hammershøi, Paysage, été, Falster, 1890, huile sur toile, 31,2 x 44,3 cm, collection privée, Londres. Photo : Wikimedia Commons
C’est à Falster, d’où est originaire la famille de sa future épouse, qu’il se fiance avec Ida Ilsted. C’est elle qu’il représente, par une palette réduite de couleurs, sage comme une image, dans un tableau de 1890, l’air songeur sous son chapeau noir flanqué d’une plume.

Vilhelm Hammershøi, Le violoncelliste. Portrait de Henry Bramsen, 1893, huile sur toile, 142 x 105,5 cm, Kunstmuseum Brandts, Odense
Suivent des portraits de proches, dont celui de Henry Bramsen, le fils de son principal mécène, en train de jouer du violoncelle (1893) et cet étonnant groupe de cinq personnes, dont Ida et Svend, le frère de l’artiste qui deviendra un peintre et un céramiste célèbre, plongés dans la pénombre (Soirée au salon, 1904), assis autour d’une table aux airs de cercueil.

Vilhelm Hammershøi, Soirée au salon. La mère et la femme de l’artiste, 1891, Huile sur toile, 63 x 49,5 cm, SMK, National Gallery of Denmark, Copenhague
Ida, épouse et modèle
Après leur mariage en 1891, Ida accompagne son mari, peintre rentier, dans ses voyages vers les capitales européennes, à Paris, puis à Londres notamment. Elle devient alors son principal modèle. Le visiteur la découvre absorbée dans sa lecture, en train de jouer au piano ou d’accomplir des tâches ménagères. Hammershøi la montre fatiguée et l’air las, des poches sous les yeux et une mèche de cheveux rebelle, dans une huile de 1907. L’air absent, elle tourne une cuillère dans une tasse de café en porcelaine.

Vilhelm Hammershøi, Rayons de soleil ou Lumière du soleil. Des grains de poussière dansant dans les rayons de soleil, Strandgade 30, 1900, huile sur toile, 70 × 59 cm, Ordrupgaard, Copenhague. © Photo : Anders Sune Berg.
Elle est souvent représentée de dos, debout, ou bien assise sur une chaise, comme dans Au repos ou Hvile (1905), qui la figure silencieuse, dans une gamme raffinée de gris et de bruns, indifférente à celui qui la contemple. Le peintre met l’accent, ici, sur la nuque dont le teint pâle et chaud contraste avec les gris et noirs de ses habits. Sur la table trône une coupe en forme de fleur qui contredit la tentation qui pourrait être faite d’une lecture puritaine de l’œuvre. Dans Intérieur de Bredgade (1911), Ida est figurée debout, silencieuse, dans l’embrasure d’une porte, fixant le spectateur, une main appuyée sur une table de style Empire.
« Hammershøi. L’œil qui écoute » est la première grande rétrospective consacrée à Vilhelm Hammershøi, « le peintre du silence », en Espagne
Hammershøi. El ojo que escucha
L’appartement familial de Christianhavn
La section consacrée aux intérieurs, thème favori d’Hammershøi, est la plus fournie. Le peintre représentera plus de 60 fois l’appartement familial de Copenhague, situé dans un immeuble XVIIIe de la rue de Strandgade, au sein du quartier résidentiel de Christianhavn.

Vilhelm Hammershøi, Portes ouvertes, 1905, Huile sur toile, 52 x 60 cm, The David Collection, Copenhague
Rayon de soleil sur le sol (1900), une des ses œuvres les plus célèbres, montre le soleil qui darde à l’oblique sur les petits carreaux de la fenêtre en projetant leur ombre en damier sur le parquet ciré. Pas de mouvement ni de présence humaine. Seulement une composition murie, équilibre soigneux de lignes horizontales et verticales, qui confère à la toile une impression de calme et d’harmonie.

Vilhelm Hammershøi, Rayons de soleil ou Lumière du soleil. Des grains de poussière dansant dans les rayons de soleil, Strandgade 30, 1900, huile sur toile, 70 × 59 cm, Ordrupgaard, Copenhague. © Photo : Anders Sune Berg.
Introverti et taiseux, le peintre s’emploie à vider de toute présence humaine ses paysages urbains comme ceux des environs du British Museum à Londres ou de la Place Amalienborg à Copenhague, située devant la résidence d’hiver de la famille royale.

Vilhelm Hammershøi, Place d’Amalienborg, Copenhague, 1896, huile sur toile. 136,5 x 136,5 cm, SMK, Galerie nationale du Danemark, Copenhague.
Curieusement, des personnages réapparaissent dans ses dernières toiles. Des nus notamment comme cette femme nue grandeur nature, que l’on aperçoit, dans l’embrasure d’une porte, en train de faire sa toilette, la tête baissée. Et aussi sa propre personne dans ses autoportraits en forme d’adieu réalisés, en 1911, cinq ans avant sa disparition d’un cancer de la gorge.

Vilhelm Hammershøi, Autoportrait. Le cottage Spurveskjul à Sorgenfri, au nord de Copenhague, 1911, Huile sur toile, 126 x 149,5 cm, SMK, National Gallery of Denmark, Copenhague
« Hammershøi. L’œil qui écoute »Musée Thyssen-Bornemisza, P. del Prado, 8, Centro, 28014 Madrid, EspagneJusqu’au 31 mai
Source:
www.connaissancedesarts.com

