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Will Self, écrivain : « Notre condition historique s’apparente à un étrange mélange d’omniscience et d’impuissance »

A la fin du XXe siècle, lorsque la guerre froide projetait encore son ombre sur la géopolitique, les analystes du renseignement croyaient comprendre l’histoire. Les guerres opposaient des ennemis identifiables, les décisions se prenaient dans des endroits bien précis et les crises semblaient encore avoir une cohérence narrative. Aujourd’hui, cette assurance paraît presque ingénue. Nous sommes désormais plongés dans une atmosphère de crise continue, mais curieusement atténuée : les événements se produisent partout et nulle part à la fois, tandis que le citoyen occidental moyen les traverse en étant tout autant accablé que dépassé.

Une étonnante manifestation de cette nouvelle condition historique est ce que d’infatigables internautes ont baptisé le Pentagon Pizza Index : soit l’observation informelle des pizzerias à proximité du Pentagone ou du siège de la CIA. Car la hausse des livraisons présage que des événements géopolitiques importants s’apprêtent à se produire. L’idée date de la guerre froide et refait régulièrement surface en ligne, elle repose sur une prémisse simple : lorsque les maîtres espions travaillent toute la nuit à préparer une opération majeure, ils commandent à manger. Ainsi, les pics de livraison de pizzas constituent une forme rudimentaire de renseignement en open source sur l’imminence d’une guerre.

A première vue, cela paraît dérisoire, voire grotesque. Pourtant, la persistance de ce trope révèle quelque chose de profond. Le Pizza Index n’est pas seulement une plaisanterie ; c’est un signal témoignant d’un basculement profond dans notre rapport à l’histoire. Pour comprendre pourquoi, il faut revenir à Jean Baudrillard [1929-2007].

Myriade d’infimes basculements

Dans son célèbre recueil d’essais La guerre du Golfe n’a pas eu lieu (Galilée, 1991), Baudrillard soutenait que la guerre moderne avait perdu ce qu’Aristote appelait la péripétie : le renversement décisif, le coup de théâtre qui donne au récit sa forme tragique. Au lieu d’un affrontement à l’issue indécise, la guerre du Golfe se résumait à une asymétrie technologique : des missiles lancés depuis des appareils en orbite sur des ennemis à peine capables de riposter. L’histoire était devenue atone, privée des renversements décisifs qui lui donnaient autrefois son sens.

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Source:

www.lemonde.fr